Culture & société
Des études montrent un déclin des compétences en lecture et mathématiques chez les jeunes, mais l’idée d’une baisse biologique de l’intelligence est erronée.

En janvier 2018, dans un centre de recherche économique à Oslo, le chercheur Ole Rogeberg annonce à son collègue Bernt Bratsberg que leurs résultats sont prêts. Leur conclusion : les jeunes du monde entier glissent vers ce qu’ils appellent un « déclin cognitif ». Pourtant, l’idée qu’un « génération » serait biologiquement plus intelligente ou plus bête qu’une autre est fausse. L’intervalle entre deux générations est trop court pour provoquer des changements cérébraux aussi nets.
Le contexte, lui, laisse des traces. Politique, économie, éducation, santé : tout peut influencer une génération. On dit souvent que la génération Z (née entre 1997 et 2012) est plus indépendante et rebelle, grâce à un monde numérique où les institutions traditionnelles ont moins d’autorité. Mais la génération Y, à son âge, a aussi déclenché les révolutions du Printemps arabe. Beaucoup de jugements sur la génération Z reflètent peut-être simplement son âge – entre la fin de l’adolescence et le milieu de la vingtaine –, une période historique particulière et des outils numériques plus matures.
Depuis les années 1990 et le début des années 2000, plusieurs pays enregistrent des signes de recul dans les tests de « capacités cognitives », comme les tests de QI, parallèlement à une baisse notable des résultats scolaires, surtout en lecture, mathématiques et sciences. Les données les plus solides viennent d’évaluations de l’OCDE. En 2022, le score moyen dans les pays membres a chuté de 10 points en lecture et de 15 points en mathématiques par rapport à 2018. Cette baisse équivaut à environ trois quarts d’année scolaire de perte d’apprentissage.
Aux États-Unis, le test NAEP (« National Assessment of Educational Progress »), surnommé le « bulletin de la nation », montre une tendance similaire. Les résultats des élèves de terminale en 2024 sont inférieurs à ceux de 2019, et en baisse par rapport à des niveaux historiques plus anciens. Les autorités considèrent ces résultats comme alarmants, car ils reflètent une détérioration des apprentissages fondamentaux à l’échelle d’un pays entier.
En termes simples, les adolescents d’aujourd’hui sont, en moyenne, plus faibles en lecture nécessitant compréhension et déduction, et moins compétents en mathématiques qui se traduisent par la résolution de problèmes. Cela ne justifie pas de dire que « l’intelligence a baissé », mais fournit une base scientifique solide pour affirmer que des compétences cognitives et éducatives cruciales ont connu un recul net.
L’« effet Flynn » désigne le phénomène observé au XXe siècle : le score moyen aux tests de QI augmentait d’environ 3 à 5 points par décennie, surtout dans les tests dits « fluides » qui exigent un raisonnement logique à partir d’informations abstraites. Cette hausse a été attribuée à l’amélioration de l’environnement : meilleure éducation, santé, nutrition et conditions de vie. Mais depuis la fin du XXe siècle, la courbe s’aplatit puis s’inverse dans plusieurs pays : c’est « l’inversion de Flynn ».
L’étude de Rogeberg et Bratsberg en 2018 est l’une des plus solides sur ce sujet. Elle s’appuie sur les données de tests de conscription militaire obligatoire pour des centaines de milliers d’hommes norvégiens nés entre 1962 et 1991. Ces tests incluaient le calcul, le vocabulaire et d’autres critères, regroupés en une note de « capacités générales ». La force de l’étude réside aussi dans sa méthode de « comparaison intra-famille » : en comparant des frères nés à des années d’intervalle, les chercheurs ont montré que la tendance à la hausse puis à la baisse ne pouvait pas s’expliquer simplement par des facteurs génétiques ou démographiques (comme le fait que les familles moins éduquées aient plus d’enfants).
Les résultats montrent que la hausse jusqu’aux années 1970, puis la baisse chez les générations récentes, s’expliquent en grande partie par l’amélioration des facteurs environnementaux, éducatifs et de mode de vie après la Seconde Guerre mondiale. Une autre étude, publiée dans la revue « Intelligence », confirme que le milieu des années 1990 a marqué le point d’inflexion : la hausse s’est arrêtée, laissant place à une stagnation, puis à une baisse. Des résultats similaires ont été obtenus au Danemark sur des conscrits.
La cause exacte de ce changement reste incertaine, mais « l’éducation numérique » est un suspect majeur. Si les scores en lecture et mathématiques chutent dans les tests à grande échelle, et si les enfants et adolescents passent plus de temps devant les écrans, le lien est tentant. Le 15 janvier 2026, le neuroscientifique Jared Cooney Horvath a témoigné devant une commission du Sénat américain sur l’impact du temps d’écran sur les enfants. Il a soutenu que l’utilisation massive des écrans à l’école n’a pas produit de bond éducatif. « La jeune génération a passé plus d’heures à l’école, mais ses résultats aux tests ne sont pas meilleurs que ceux des générations précédentes, ils sont inférieurs », a-t-il déclaré.
Des méta-analyses récentes, qui résument des dizaines d’études, montrent une corrélation négative statistiquement significative entre l’utilisation intensive des téléphones, des réseaux sociaux et des jeux vidéo, et les performances académiques. L’effet n’est pas dramatique, mais il est récurrent dans différents échantillons et pays, ce qui en fait un indicateur préoccupant. Les scientifiques expliquent cela par une baisse de l’attention : le monde numérique est conçu pour capter l’attention avec des notifications, des sons et des applications qui récompensent le passage rapide d’un stimulus à l’autre, en libérant de la dopamine.
Les preuves sont également solides concernant le sommeil. L’utilisation des écrans, surtout le soir, est associée à un retard d’endormissement, une moins bonne qualité et une durée de sommeil plus courte chez les enfants et les adolescents. Or, le sommeil est essentiel pour la consolidation de la mémoire et la régulation de l’attention et de l’humeur. Même si l’effet des écrans sur l’intelligence est débattu, leur impact sur le sommeil, et donc sur la préparation cognitive quotidienne, est plus établi.
Un troisième facteur est la capacité à s’engager dans des contenus longs. Les vidéos et publications très courtes affectent la possibilité pour la génération Z de lire des articles longs ou de regarder des documentaires. Cet engagement prolongé avec la connaissance est nécessaire pour développer un esprit critique. Recevoir une information dans une vidéo courte ne laisse pas le temps de la rejeter ou de l’accepter, alors que lire un livre pendant un mois permet de « retourner le sujet » dans son cerveau. L’apprentissage académique, surtout la compréhension et le raisonnement, nécessite un « temps de concentration continue », pas des « impulsions d’attention ».
Une méta-analyse célèbre a montré un avantage de la lecture sur papier par rapport à la lecture numérique pour la compréhension, surtout pour les textes longs ou dans des conditions de lecture propices à la distraction (comme un smartphone). Cela ne signifie pas que la lecture numérique est vouée à l’échec, mais que le support de lecture n’est pas neutre, et que le passage à des textes courts et rapides peut affaiblir progressivement les muscles de la compréhension profonde.
Le problème est aggravé par le fait que les produits du monde numérique, en particulier les réseaux sociaux, nourrissent délibérément cette tendance. Les vidéos et publications courtes qui suscitent la surprise, la colère, la peur, la moquerie ou la controverse sont favorisées par les algorithmes et diffusées plus rapidement que les explications longues et rigoureuses. Ces plateformes sont structurellement conçues pour alimenter ce type de contenu et renforcer les émotions qui y sont associées, pour des raisons commerciales.
L’intelligence est un mélange de plusieurs choses : les scores de QI (des mesures psychométriques avec leurs limites), les résultats scolaires dans des tests nationaux ou internationaux de lecture, mathématiques et sciences, et des compétences cognitives fonctionnelles comme l’attention, la mémoire et la résolution de problèmes. Si le monde numérique est capable de perturber ces fonctions – en épuisant l’attention, le temps, en augmentant le bruit et en dispersant la mémoire –, cela signifie, de manière pratique, que l’intelligence baisse. Cela peut expliquer ce que les recherches montrent actuellement, en particulier pour la génération Z.
La particularité de la génération Z est que la période la plus importante pour l’acquisition cognitive de sa vie a coïncidé avec la révolution numérique. Cela ne signifie pas que les autres générations sont épargnées, mais que la génération Z a grandi entièrement dans un monde numérique, contrairement à la génération Y, qui est « hybride ». Pour eux, la connexion à Internet n’est pas un choix, c’est une vie. L’encyclopédie qu’ils connaissent est Wikipédia, pas la Britannica en volumes empilés.
Comprendre cela est important pour éviter une guerre artificielle de supériorité entre générations. Il n’existe pas d’explication « génétique » qui rendrait une génération nettement supérieure ou inférieure à ses prédécesseurs. Tout changement substantiel pointe vers un environnement changeant. Pour améliorer les capacités, la voie pratique suggérée par les preuves commence par un retour aux bases de l’apprentissage profond : réhabiliter la lecture longue quotidienne et l’écriture qui exige explication, argumentation et exemples, au lieu de se reposer excessivement sur des questions à choix multiples. Ce type d’entraînement construit la compréhension et le raisonnement, et réhabitue le cerveau à l’attention continue plutôt qu’à des flux interrompus.
À l’école et à la maison, il ne s’agit pas de faire la guerre à la technologie, mais de l’utiliser de manière intelligente : réduire les écrans en classe au profit du papier, de la discussion et des expériences, avec un usage numérique ciblé (entraînement d’une compétence spécifique, simulation scientifique, évaluation formative) plutôt qu’une numérisation totale. À la maison, les études suggèrent de réguler l’environnement téléphonique des adolescents, surtout la nuit, car le sommeil et l’attention sont l’infrastructure de la mémoire et de l’apprentissage. Des gestes simples comme laisser le téléphone hors de la chambre, réduire les notifications, l’éloigner pendant les repas ou le sport, et fixer des heures de sommeil régulières, font souvent une différence plus grande qu’on ne l’imagine sur la capacité de concentration et d’apprentissage.



