Coupe du Monde 2026
Plus de 200 joueurs binationaux visent la sélection tunisienne en 2026
Plus de 200 joueurs binationaux souhaitent représenter des sélections autres que leur pays natal en 2026, soulevant des questions sur l’appartenance et la formation en Tunisie.

Plus de 200 footballeurs possédant une double nationalité ambitionnent de porter les couleurs d’équipes nationales différentes de leur pays de naissance lors de la Coupe du monde 2026. Ce phénomène illustre que l’appartenance footballistique ne dépend plus uniquement du lieu de naissance, mais résulte désormais de parcours familiaux, culturels et sportifs complexes. Le choix de la sélection mêle ainsi aspirations sportives et considérations personnelles et professionnelles.
Cette tendance ne se limite pas aux sélections arabes, mais elle est particulièrement visible dans des équipes comme celles du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie. Ces dernières années, ces nations ont de plus en plus recruté des joueurs formés dans des académies européennes, qui se sont distingués dans leurs championnats avant de choisir de défendre les couleurs de leur pays d’origine.
En Tunisie, le débat dépasse la simple valeur sportive des joueurs binationaux pour toucher des questions plus profondes liées à l’appartenance, à l’identité et aux critères de sélection. À chaque nouvelle liste, revient la discussion sur la légitimité de tel ou tel joueur à représenter le maillot national, sur la question de savoir si la sélection est un premier choix ou une solution de dernier recours pour certains, ainsi que sur la capacité du football tunisien à former ses propres talents.
Entre ceux qui considèrent ces joueurs comme une nécessité imposée par la concurrence internationale et ceux qui y voient le reflet de crises plus profondes au sein du système footballistique tunisien, le dossier reste ouvert à des interrogations qui dépassent le cadre sportif pour toucher au concept même d’appartenance dans le football.
Le cas des joueurs binationaux et la question de l’appartenance
La nomination de Sabri Lamouchi à la tête de la sélection tunisienne a permis d’atténuer une partie des critiques initiales à son égard, mais le débat sur les joueurs binationaux revient régulièrement. Lamouchi lui-même incarne une situation particulière dans l’histoire du football tunisien, ayant choisi de représenter la France en tant que joueur avant de diriger aujourd’hui la Tunisie comme entraîneur.
Si le football moderne a largement dépassé les notions traditionnelles d’identité sportive, une partie du public tunisien continue d’aborder cette question sous un angle purement émotionnel. Pour beaucoup, la sélection nationale dépasse le cadre d’un projet sportif ou d’un emploi professionnel, elle représente un espace d’appartenance, de fidélité et d’attachement affectif à la patrie.
C’est dans ce contexte qu’émerge la question qui accompagne Lamouchi depuis plusieurs années : comment celui qui n’a pas choisi la Tunisie comme joueur peut-il aujourd’hui être responsable de l’avenir de sa sélection ?
Cette interrogation se retrouve dans un cas similaire, celui de Louaï Ben Farhat, devenu l’un des dossiers les plus controversés concernant la relation entre la sélection tunisienne et ses joueurs binationaux. Lamouchi a critiqué ce jeune joueur du Karlsruher SC en Allemagne pour avoir décliné une convocation, estimant que la priorité devrait être donnée au port du maillot national dès que l’occasion se présente.
Ces propos ont ouvert un large débat dans les milieux sportifs et médiatiques tunisiens, beaucoup voyant en Lamouchi une situation comparable à celle qu’il a vécue en tant que joueur en choisissant la France plutôt que la Tunisie. Cette contradiction a conduit certains observateurs à questionner la légitimité de l’entraîneur à adresser ce type de reproches à un joueur au début de sa carrière, confronté lui aussi à un choix crucial pour son avenir international.
Face à la polémique, Louaï Ben Farhat a rapidement clarifié sa position sur Instagram, affirmant son amour pour la Tunisie et son respect pour son peuple, tout en niant que son refus soit motivé par un rejet de la sélection ou un déni de ses origines tunisiennes.
Cette affaire met en lumière une autre dimension du problème des binationaux : il ne s’agit pas toujours d’un refus du joueur de représenter son pays d’origine, mais aussi de la manière dont le dossier est géré et de la communication avec ces jeunes talents, souvent confrontés à des choix complexes entre un projet sportif à long terme et leurs ambitions dans les pays où ils ont grandi et été formés.
Elle soulève également la question de la stratégie de communication de la Fédération tunisienne de football, et dans quelle mesure la Tunisie mise sur une politique proactive fondée sur la construction de la confiance et des relations avec les jeunes talents, plutôt que d’intervenir seulement lorsque le joueur est proche de percer et suscite l’intérêt de plusieurs sélections. La différence entre succès et échec dans ces dossiers tient parfois moins à une décision technique qu’à la capacité de convaincre et de gérer la relation avec le joueur et sa famille dès les premières étapes.
Les critères de sélection au cœur de la crise
Outre les questions d’identité et d’appartenance, le dossier des joueurs binationaux soulève une autre interrogation majeure : la sélection tunisienne dispose-t-elle de critères clairs et stables pour choisir ses joueurs ?
Souvent, le débat ne porte pas tant sur la nationalité ou le lieu de formation du joueur que sur la philosophie même de la sélection. À ce titre, les propos de Hatem Trabelsi, ancien international tunisien, sont particulièrement significatifs. Il a déclaré à DW : « Je constate que la Tunisie peine toujours à dépasser la phase de groupes en Coupe du monde, que ce soit à cause de certains choix techniques ou d’erreurs d’entraîneurs à plusieurs reprises. Il y a eu des injustices dans les listes, avec des joueurs sélectionnés au détriment d’autres, ainsi que des problèmes administratifs qui ont affecté le football tunisien pendant de longues années. »
Dans ce contexte, la question n’est plus de savoir si un joueur binationale mérite ou non la convocation, mais plutôt pourquoi il a été choisi au détriment d’un autre, et selon quels critères cette décision est prise.
Par exemple, Rani Khedira, 32 ans, né et formé en Allemagne, d’un père tunisien et d’une mère allemande, avait refusé de représenter la Tunisie avant la Coupe du monde 2018, préférant tenter de suivre les traces de son frère Sami Khedira en jouant pour l’Allemagne. Resté en dehors des plans de la sélection allemande, et approchant la fin de sa carrière, il a finalement décidé de rejoindre la Tunisie pour participer au Mondial 2026.
Ce choix soulève des interrogations sur le timing de cette décision et sur la sincérité de son engagement envers la Tunisie.
Il ne s’agit pas ici de critiquer le joueur personnellement, mais ce débat reflète les interrogations du public sportif tunisien sur le dossier des binationaux. Les supporters comprennent le droit du joueur à choisir son avenir international, mais ils cherchent des signes montrant que le maillot national est un choix motivé par la conviction et l’attachement, et non une étape de fin de carrière.
Farjani Sassi : un engagement majeur sans reconnaissance
Le débat s’intensifie lorsque certains comparent la situation de Khedira à celle de joueurs locaux ou internationaux qui ont consacré de nombreuses années au service de la sélection sans toujours bénéficier du même traitement ou de la reconnaissance adéquate.
C’est le cas de Farjani Sassi, milieu de terrain ayant dépassé la centaine de sélections, contribuant à la qualification à la Coupe du monde et laissant une empreinte notable lors de multiples compétitions continentales et mondiales. Pourtant, il est passé du statut de capitaine à celui de joueur exclu de la liste tunisienne pour le Mondial.
Cette situation soulève une nouvelle interrogation sur la gestion par les responsables tunisiens de la fin de carrière d’un des joueurs les plus emblématiques de la sélection au cours de la dernière décennie, ainsi que sur l’absence d’une culture de reconnaissance et de respect pour les parcours internationaux des joueurs ayant marqué l’histoire du pays.
Des cas comme celui de Gaith Zalouni, joueur du Club Africain non retenu pour le Mondial, ont également ravivé des doutes similaires quant à la stricte application de critères purement sportifs dans les choix. En l’absence d’explications claires, les interprétations se multiplient, alimentant les soupçons d’autres considérations dépassant le cadre sportif.
Le rôle de l’entraîneur dépasse ainsi la sélection des meilleurs joueurs : il doit aussi gérer l’équilibre au sein du groupe. Le succès de la sélection ne se mesure pas au nombre de binationaux ou de joueurs locaux, mais à la capacité du staff à bâtir une équipe homogène mêlant expérience et jeunesse, joueurs formés en Tunisie et ceux issus d’académies européennes diverses.
Dans une comparaison entre les sélections tunisienne et égyptienne, Hytham Farouk, ancien international égyptien, a expliqué à DW : « L’entraîneur égyptien Hossam Hassan semble avoir conclu que l’appui aux joueurs binationaux n’a pas donné les résultats escomptés lors d’expériences précédentes, notamment sous la direction d’Hector Cuper. Il a donc préféré miser sur des joueurs évoluant dans le championnat égyptien ou y ayant joué. »
Le consultant de la chaîne qatarie beIN Sports a ajouté que l’Égypte ne bénéficie pas du même vivier que la Tunisie, le Maroc ou l’Algérie, qui disposent de plusieurs générations de joueurs nés en Europe, à l’exception de quelques cas isolés. Hassan paraît à l’aise avec son groupe actuel, capable d’imposer son style et ses idées grâce à sa stature de légende du football égyptien, ce qui lui confère un respect et une influence évidents au sein de la sélection.
La politique des binationaux masque-t-elle l’échec de la formation locale ?
Les chiffres traduisent une réalité incontournable concernant les joueurs binationaux en Tunisie. La plupart de ces joueurs ont été formés dans des académies européennes avancées, notamment en Allemagne, en France, en Belgique, et ailleurs. Ces environnements se caractérisent par des systèmes de formation professionnels, un investissement à long terme dans les catégories de jeunes, tant au niveau des infrastructures que de l’encadrement technique, avec un suivi du développement du joueur dès son plus jeune âge.
En revanche, plusieurs clubs tunisiens souffrent d’un écart notable dans la qualité de la formation, d’un manque de continuité et de ressources, ce qui impacte directement la quantité et la qualité des talents locaux émergents.
Dans ce cadre, le succès des joueurs binationaux ne relève pas du hasard ou d’une exception, mais résulte logiquement des différences entre les environnements de formation.
Cependant, le problème majeur ne concerne pas la qualité de ces joueurs, mais leur place dans le projet footballistique tunisien, et la manière dont la sélection s’appuie sur eux comme solution stratégique pour compenser les limites de la formation locale.
Radhy Jaidi, ancien international tunisien, a déclaré à Deutsche Welle : « Chaque sélection essaie de tirer parti des meilleurs talents disponibles dans le pays et à l’étranger. La formation locale reste la base. Pour ma part, je me suis formé en Tunisie, tout comme d’autres joueurs qui ont marqué l’histoire de la sélection et sont issus des académies des clubs tunisiens. »
Il a ajouté : « Le véritable succès, c’est d’être capable de former des joueurs locaux de haut niveau tout en accueillant les meilleurs talents tunisiens présents en Europe ou ailleurs. »
Pour Jaidi, il ne s’agit pas d’une concurrence mais d’une complémentarité entre joueurs locaux et binationaux, « l’essentiel étant la qualité, l’engagement, l’amour du maillot et la détermination. Il n’y a pas de discrimination, l’important est que le joueur donne tout pour la patrie. »
On observe que l’équipe, historiquement enracinée dans le championnat local, s’appuie aujourd’hui de plus en plus sur des joueurs formés entièrement à l’étranger, dans un parcours footballistique différent en termes de rythme, d’expérience et de professionnalisme, ou peut-être comme solution rapide masquant des déséquilibres structurels dans le système footballistique tunisien.
Entre appartenance et clivages : les divisions menacent-elles l’unité de la sélection ?
En Tunisie, la politique d’intégration des joueurs binationaux n’a pas encore produit les résultats sportifs escomptés, à l’exception de quelques réussites, notamment Wahbi Khazri.
Au-delà de la performance limitée dans certains cas, des difficultés d’intégration au sein du groupe ont parfois émergé. La présence d’un grand nombre de joueurs issus de milieux et de formations différentes peut créer des tensions implicites entre joueurs locaux et ceux venant de l’étranger, phénomène observé dans plusieurs sélections à des degrés divers, et pas uniquement en Tunisie.
Il ne s’agit pas de remettre en cause l’appartenance ou l’engagement de ces joueurs, mais de la formation possible de groupes naturels fondés sur la langue ou des affinités sociales et culturelles. Cela peut conduire certains joueurs locaux à se sentir moins intégrés ou marginalisés dans un espace censé gommer toutes les différences sous la bannière nationale.
Le rôle de l’entraîneur est donc crucial pour gérer cette diversité humaine et sportive avec sagesse, afin qu’elle devienne une source de richesse et de force, et non un facteur de division susceptible d’affaiblir la cohésion et l’efficacité de l’équipe sur le terrain.
L’exemple marocain : un modèle réussi d’exploitation des talents de la diaspora
Cette réalité contraste avec l’expérience marocaine, largement perçue comme un modèle réussi dans l’exploitation des compétences issues de la diaspora. Mustafa Hadawi, ancien international marocain, a déclaré à DW : « Le recours aux joueurs binationaux a apporté une véritable valeur ajoutée à la sélection marocaine, faisant de son expérience une référence suivie par d’autres sélections arabes. »
Entre les exigences du présent et les défis de l’avenir, le dossier des joueurs binationaux reflète non seulement les choix de la sélection nationale, mais aussi l’état de la formation locale et les limites des politiques footballistiques en Tunisie ces dernières années.
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