Culture & société
Choisir soi-même n’est pas égoïste
Sharon Martin, spécialiste en dépendance affective, explique pourquoi prioriser son bien-être, poser des limites et valider ses émotions ne relève pas de l’égoïsme, mais d’une nécessité fondamentale pour la santé psychique et relationnelle.

Sharon Martin, docteure en service social (DSW) et psychothérapeute agréée (LCSW), aborde dans cet article la question centrale de la dépendance affective : comment cesser de se placer systématiquement en dernière position ? Son objectif est clair — renforcer l’estime de soi, apprendre à s’exprimer avec assurance et faire du bien-être personnel une priorité non négociable.
La première étape consiste à identifier les signaux d’alerte. Reculez-vous systématiquement face à la fixation de limites ? Acceptez-vous d’être maltraité sans réagir ? Négligez-vous vos propres besoins pour répondre à ceux des autres ? Minimisez-vous vos émotions ou les ignorez-vous ? Remettez-vous sans cesse à plus tard les gestes élémentaires de soin de soi, convaincu que vous pouvez vous en passer ? Si plusieurs de ces situations vous sont familières, cela peut indiquer une difficulté persistante à choisir vous-même.
Opter pour les autres semble vertueux. Pourtant, lorsqu’il s’agit d’un sacrifice constant, ce choix n’est plus un acte de générosité, mais une forme d’autodéni. Choisir soi-même ne signifie ni rejeter les besoins des autres ni adopter une posture égoïste. Cela signifie simplement reconnaître que vos besoins, vos émotions et votre bien-être ont une valeur intrinsèque égale à celle de toute autre personne.
Cela implique concrètement de demander ce dont on a besoin, de défendre ses droits, de valider ses propres ressentis, de prendre soin de son corps, de son esprit et de sa dimension spirituelle, de se traiter avec la bienveillance qu’on accorderait à un ami proche, de poser des limites claires, de rester fidèle à ses valeurs profondes et d’agir selon ce qui est juste pour soi.
Pourquoi cette démarche paraît-elle si difficile ? Une première raison tient à la confusion entre « choisir soi-même » et « être égoïste ». Or, il est possible de se mettre en priorité tout en restant attentif aux besoins des autres. Les relations adultes saines reposent sur un équilibre dynamique de dons et de réceptions. Il est normal, parfois, de reporter ses propres attentes pour soutenir un proche. Mais lorsque cela devient la règle, cela fragilise durablement la santé physique et émotionnelle — jusqu’à générer épuisement, ressentiment et vide intérieur.
Une autre barrière réside dans le doute profond sur sa propre valeur. Certains croient que la dignité doit se mériter, que seul un certain type de personne mérite amour, bonheur ou sécurité. D’autres se comparent sans cesse aux autres et concluent qu’ils ne sont ni assez intelligents, ni assez séduisants, ni assez compétents pour que leurs opinions, leurs besoins ou leurs limites comptent vraiment. Ces croyances, souvent ancrées dans des expériences passées où l’on a été traité comme insignifiant, peuvent être transformées. Le changement commence par l’observation attentive de ses pensées : les remettre en question, en interroger l’origine, en vérifier la validité. On peut aussi agir — en mangeant quand on a faim, en se reposant quand on est fatigué, en pratiquant une activité physique, en exprimant ses idées, en fixant des limites, en s’accordant des moments de plaisir simple ou en écrivant dans un journal.
Beaucoup redoutent que l’affirmation de soi nuise à leurs relations. Ce risque existe parfois. Mais affirmer ses besoins n’est ni égoïste ni indifférent aux autres. Les liens sains reposent sur le respect mutuel et le soutien réciproque. Les personnes qui vous tiennent réellement à cœur souhaitent vous voir vous exprimer librement, obtenir ce dont vous avez besoin et devenir plus heureux, plus confiant, plus autonome. Elles acceptent de négocier et s’intéressent sincèrement à ce qui compte pour vous.
À l’inverse, certains entretiennent des relations dans lesquelles ils préfèrent que vous restiez passif, indifférent à votre propre épanouissement. La question essentielle n’est pas seulement de savoir si de telles relations existent, mais pourquoi vous maintiendriez une proximité étroite avec quelqu’un qui attend si peu de vous. Vous n’avez pas besoin de l’autorisation de personne pour commencer à choisir vous-même. Vous pouvez dès aujourd’hui poser une limite, formuler une demande, exprimer un sentiment ou consacrer du temps à un soin élémentaire.
Certains réagiront avec résistance. Avec le temps, certains s’adapteront — voire apprécieront la version plus affirmée, plus sûre d’elle et plus épanouie que vous devenez. D’autres ne changeront pas. À vous alors de décider, librement, de leur place dans votre vie — et de la manière dont vous souhaitez la maintenir.
Le moment de choisir soi-même appartient à chacun. Si vous êtes prêt, faites un premier pas, même infime, dès aujourd’hui. Si vous ne l’êtes pas encore, sachez que ce choix reste ouvert — à tout moment, et sans condition.
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