Culture & société
La découverte de l’halopéridol, inspirée par les symptômes psychotiques chez des cyclistes dopés aux amphétamines dans les années 1950, contraste avec le développement rationnel du fluoxétine à partir de l’hypothèse des monoamines dans les années 1970.

Le parcours qui a mené à la mise au point de médicaments psychotropes n’a pas suivi une seule trajectoire. Deux exemples marquants illustrent cette diversité : l’halopéridol, fruit d’une intuition clinique audacieuse, et le fluoxétine, issu d’un processus de conception moléculaire guidé par une théorie biochimique précise.
L’histoire de l’halopéridol débute dans les années 1950, avec l’observation répétée de troubles psychotiques chez des coureurs cyclistes professionnels consommant des amphétamines pour améliorer leurs performances. Ces symptômes — hallucinations auditives, idées de persécution, désorganisation de la pensée et comportements stéréotypés — rappelaient fortement le tableau clinique de la schizophrénie paranoïde. Cette analogie n’était pas entièrement nouvelle : dès 1938, des cas similaires avaient été signalés, puis systématisés en 1953 sous le terme d’« psychose amphétaminique » par l’étudiant en médecine P.H. Connell, après avoir observé des patients aux urgences des hôpitaux londoniens.
Le pharmacologue belge Paul Janssen (1926–2003), alors à la tête d’un laboratoire de recherche à Turnhout, prit cette observation dans une direction inédite. Plutôt que de simplement alerter la communauté médicale, il formula l’hypothèse qu’un composé bloquant les effets des amphétamines pourrait aussi agir sur la schizophrénie. Sans s’appuyer sur une théorie chimique spécifique, il mobilisa des modèles animaux reproduisant l’agitation et les comportements stéréotypés induits par les amphétamines. Partant de la péthidine, un opioïde dont la structure permettait des modifications aisées, son équipe synthétisa et testa de nombreux dérivés. En 1958, à Beerse, le chimiste Bert Hermans créa le composé R1625, un butyrophénone fluorée, qui inhibait efficacement les effets des amphétamines chez l’animal tout en provoquant une sédation et une catalepsie comparables à celles induites par la chlorpromazine. Après des essais cliniques à l’hôpital de Liège puis à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, l’halopéridol fut commercialisé en Europe en 1959 sous la marque Haldol, puis aux États-Unis en 1967.
À l’inverse, le développement du fluoxétine s’inscrit dans une démarche fondée sur une hypothèse biochimique clairement formulée. Dans les années 1960, les travaux d’Arvid Carlsson, Margit Lindqvist et Jacques Van Rossum ont identifié la dopamine comme neurotransmetteur et avancé l’idée d’une hyperactivité dopaminergique dans la schizophrénie. Parallèlement, l’hypothèse des monoamines, défendue notamment par Joseph J. Schildkraut et William E. Bunney, proposait que la dépression soit liée à une baisse des neurotransmetteurs sérotonine, noradrénaline et dopamine. Ce cadre théorique orienta la recherche d’antidépresseurs plus sélectifs et mieux tolérés que les tricycliques ou les inhibiteurs de la monoamine oxydase.
C’est dans ce contexte que Ray W. Fuller (1935–1996), biochimiste d’origine américaine recruté par Eli Lilly au début des années 1960, mit au point un système expérimental permettant d’évaluer la capacité d’un composé à restaurer les niveaux cérébraux de sérotonine après administration de chloroamphétamine. Il fit appel au chimiste organique Brian B. Malloy (1939–2004), originaire d’Écosse, qui choisit comme point de départ la diméthylpyramine, un antihistaminique dont les dérivés avaient déjà conduit à la chlorpromazine et à l’imipramine. À partir de 1971, l’équipe étudia l’effet de ces molécules sur la recapture de la sérotonine dans des synaptosomes cérébraux homogénéisés. En 1972, le fluoxétine se distingua comme le composé le plus puissant capable de bloquer spécifiquement la recapture de la sérotonine, sans action majeure sur d’autres neurotransmetteurs. Commercialisé en janvier 1988 sous le nom de Prozac, il connut un succès immédiat : 2,5 millions d’ordonnances furent délivrées avant la fin de l’année, puis 4,5 millions aux États-Unis d’ici 1993.
Cette méthode, qualifiée de « conception rationnelle de médicaments », permit ensuite le développement d’autres antidépresseurs agissant sur la recapture de la noradrénaline (venlafaxine), de la dopamine (bupropion) ou ciblant des sous-types spécifiques de récepteurs sérotoninergiques ou noradrénergiques (mirtazapine). Tous partagent une logique commune : la modification intentionnelle de structures moléculaires en fonction d’une théorie physiologique ou biochimique de la maladie. Elle diffère radicalement des approches empiriques qui ont permis, dans les années 1950 et au début des années 1960, la découverte initiale de traitements contre la schizophrénie, le trouble bipolaire, la dépression ou l’anxiété — approches fondées sur l’analyse rigoureuse d’observations inattendues, comme celles tirées du comportement de cyclistes intoxiqués aux amphétamines.
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