Économie
Washington attire 21 milliards de dollars d'investissements japonais
Les États-Unis s'apprêtent à construire des usines de semi-conducteurs financées par le Japon, illustrant une nouvelle stratégie où les tarifs douaniers deviennent un levier pour attirer des capitaux étrangers.

La Maison-Blanche prépare l'érection de nouvelles infrastructures dédiées aux puces électroniques grâce à un apport financier nippon estimé à 10 milliards de dollars. Ce projet, susceptible d'atteindre un volume total de 21 milliards de dollars, découle directement de l'accord commercial conclu entre Washington et Tokyo. L'entente conditionne l'allègement des droits de douane sur les exportations japonaises par l'injection massive de fonds dans l'économie américaine.
GlobalFoundries a confirmé mercredi dernier sa sélection pour opérer deux sites de fabrication dans l'État de New York. Le financement sera assuré par le Japon, tandis que la société prendra en charge l'apport technologique ainsi que la gestion des chantiers et de l'exploitation. Selon le ministère des Affaires étrangères japonais, la première phase coûtera environ 10 milliards de dollars. Les travaux doivent débuter avant la fin de l'année 2026, avec une mise en production prévue pour 2029. L'extension jusqu'à 21 milliards reste liée à l'ajout de capacités supplémentaires.
Tarifs comme outil de financement
Pierre Khoury, professeur universitaire spécialisé en économie d'entreprise et technologie, analyse cette dynamique pour "24". Il souligne que l'accord révèle une mutation de la fonction des barrières tarifaires américaines. Celles-ci ne se limitent plus à la protection industrielle locale mais servent désormais de mécanisme pour obtenir des capitaux étrangers destinés à l'industrie nationale, en échange d'un assouplissement des restrictions commerciales.
Cette initiative s'inscrit dans le cadre établi l'an dernier par l'administration du président Donald Trump avec le Japon. Tokyo s'était engagée à fournir jusqu'à 550 milliards de dollars d'investissements et de financements aux États-Unis. En contrepartie, les taxes sur les automobiles japonaises et d'autres importations ont été réduites à 15 %, contre des niveaux précédents atteignant 25 %. D'après les autorités américaines, l'exécutif sélectionne les projets intégrés à ce paquet, le financement japonais incluant apports en capital, prêts et garanties via des institutions publiques.
L'expert note que Washington délaisse progressivement le modèle des incitations directes prévu par la loi sur les semi-conducteurs au profit d'une approche reposant davantage sur le financement étranger pour bâtir ses usines.
Répartition des coûts et des bénéfices
Des sources rapportées par Reuters indiquent que les entités américaines et japonaises détiendront conjointement les nouveaux sites. Le Japon apporte le capital d'investissement alors que GlobalFoundries assure l'opérationnel. Dans un volet distinct, la société a annoncé que le département du Commerce américain acquiert une participation supplémentaire d'environ 4 % dans son capital, portant la détention publique totale à près de 7 %.
Selon Pierre Khoury, les États-Unis tirent plusieurs avantages de cette configuration : augmentation des capacités manufacturières, création d'emplois et prise de participations, sans supporter directement le coût du capital japonais mobilisé. GlobalFoundries bénéficie quant à elle d'une expansion opérationnelle sans autofinancer la construction, tout en percevant des revenus issus de la gestion et de la technologie. La firme anticipe environ 50 millions de dollars de recettes en 2027 liées aux services du projet, avec des frais perçus pendant au moins vingt ans.
Stratégie défensive de Tokyo
Pour le Japon, cette transaction offre aux entreprises locales des opportunités de fourniture d'équipements de fabrication, notamment via Tokyo Electron, et garantit des capacités productives américaines pour Renesas. Le ministère des Affaires étrangères a validé ces perspectives, citant l'intérêt des firmes nipponnes pour la vente de matériel, de matériaux et l'achat de puces produites.
L'estimation de Pierre Khoury suggère que la baisse de dix points de pourcentage des tarifs sur les véhicules et pièces détachées pourrait générer plus de 5 milliards de dollars d'économies annuelles, calcul basé sur la valeur des importations plutôt que sur des gains réalisés. Toutefois, la répartition des retours interroge sur le rendement réel pour Tokyo. Le cadre général prévoit un partage égal des flux financiers jusqu'au remboursement de la somme imputée au Japon, puis une bascule vers 90 % pour les États-Unis contre 10 % pour le Japon.
L'analyste conclut que le Japon ne vise pas uniquement le retour sur investissement, mais cherche aussi à préserver son accès au marché américain malgré les risques financiers assumés. De son côté, le ministre japonais du Commerce, Ryosei Akazawa, a affirmé selon Reuters que les projets font l'objet d'examen commun pour vérifier leur viabilité financière, la récupération des fonds et les bénéfices pour les sociétés japonaises. Cette évolution pourrait redéfinir le lien entre protectionnisme et financement industriel, liant désormais les baisses de tarifs aux engagements d'investissement des pays exportateurs.





