Tech & Sciences
Transmission optique sans perte à travers la turbulence atmosphérique
Des chercheurs de l’université Wits et de l’université de Bordeaux ont transmis avec plus de 98 % de fidélité des données lumineuses sur 270 mètres en plein air, en exploitant la topologie de la lumière pour ignorer la distorsion atmosphérique.

Un faisceau laser émis à travers le campus d’une université pourrait avoir résolu l’un des défis les plus anciens des télécommunications.
Une équipe commune de l’université Wits (Afrique du Sud) et de l’université de Bordeaux (France) a démontré une méthode permettant de transmettre des données optiques dans l’air libre sans recourir à des systèmes complexes de correction de la distorsion atmosphérique.
La transmission de données par voie aérienne a toujours été instable. L’atmosphère terrestre est chaotique : des poches d’air chaud et froid tourbillonnent, dévient et brouillent les signaux lumineux, obligeant jusqu’ici à mobiliser une puissance de calcul élevée et des optiques adaptatives coûteuses pour reconstituer les données altérées.
Dans une expérience inédite au monde, les scientifiques montrent qu’il est possible de ne pas corriger la distorsion — mais de la contourner entièrement.
L’équipe a réussi à transmettre des données à travers un air turbulent tout en préservant intégralement leur intégrité. La clé de ce succès réside dans la topologie.
« Nous créons et transmettons ces topologies lumineuses de type particulaire via une liaison optique en espace libre de 270 mètres, démontrant leur robustesse dans une large gamme de conditions et de niveaux de turbulence », indique l’étude.
Le principe de la tasse à café
La topologie est une branche des mathématiques qui étudie les propriétés invariantes d’un objet même lorsqu’il est étiré, tordu ou comprimé.
« Pour illustrer son intérêt, on peut comparer cela à la transformation d’une tasse à café en beignet », explique le professeur Andrew Forbes, chef du Structured Light Lab à l’École de physique de l’université Wits.
« Bien que leurs formes soient très différentes, les deux possèdent un seul trou. On peut les déformer sans modifier cette propriété fondamentale. De la même manière, un faisceau lumineux peut subir une forte distorsion tout en conservant intacte son information topologique », ajoute Forbes.
L’équipe a appliqué ce principe à la lumière en y codant des informations sous forme de structures magnétiques exotiques, appelées skyrmions, dotées d’un comportement analogue à celui de particules. Ce codage s’appuie sur le profil topologique de la lumière, non sur sa luminosité ou sa couleur — conférant ainsi aux données une protection intrinsèque.
Pour valider la méthode, des faisceaux lasers porteurs de skyrmions ont été émis sur plusieurs centaines de mètres entre deux bâtiments du campus ouest de l’université Wits à Johannesburg. Le faisceau a traversé chaleur ambiante, vent et bruit atmosphérique réels.
À l’arrivée, la forme du faisceau était totalement déformée. Or, l’information topologique sous-jacente s’est avérée parfaitement préservée.
Ainsi, la transmission de données dans l’air libre a atteint une fidélité supérieure à 98 % dans la plupart des conditions, tombant à 86 % seulement sous turbulence extrême.
L’usage optimal du laser dans les missions spatiales
Les câbles en fibre optique protègent les signaux lumineux en isolant leur couleur, leur intensité et leur polarisation des perturbations extérieures. À l’inverse, la propagation non guidée de la lumière dans l’air laisse ces paramètres largement exposés aux perturbations environnementales, notamment à la turbulence atmosphérique.
Jusqu’à présent, les systèmes de communication optique en espace libre (FSO) nécessitaient des recalculs permanents en temps réel pour annuler les effets de l’atmosphère. Les récepteurs devaient mesurer la distorsion puis activer des corrections matérielles dynamiques afin de restituer un signal lisible.
Avec cette nouvelle approche, la topologie survit au chaos. Le récepteur peut donc lire directement la charge utile codée, sans avoir à « nettoyer » préalablement le faisceau.
L’application à grande échelle promet une réduction substantielle des besoins énergétiques et informatiques des réseaux optiques longue distance.
Cette avancée pourrait particulièrement bénéficier aux missions spatiales lointaines, aux liaisons descendantes satellites à haut débit et à la cryptographie quantique. Sur Terre, elle pourrait contribuer à réduire la fracture numérique sans poser des milliers de kilomètres de fibre optique coûteuse. La technologie pourrait bientôt offrir un accès Internet haut débit abordable aux communautés rurales et isolées, directement par voie aérienne.
Les résultats ont été publiés dans la revue Science Advances.
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