Culture & société
Bienveillance et haine : ce que les parents peuvent enseigner aux enfants
Face à la montée de l’antisémitisme et d’autres formes de déshumanisation, les parents ont un rôle décisif dans l’éducation émotionnelle des enfants, en leur apprenant à distinguer les émotions des jugements, à désamorcer la haine par l’empathie et à incarner leur « meilleur soi ».

Robin Stern, docteure en psychologie, spécialiste des dynamiques relationnelles, souligne que les familles peuvent cultiver l’intelligence émotionnelle même dans un contexte marqué par la division sociale.
Une publication récente de Sesame Street, destinée à célébrer le Mois du patrimoine juif américain, incarnait clairement des valeurs d’inclusion, de reconnaissance et d’appartenance. Pourtant, la section des commentaires s’est rapidement emplie de propos antisémites virulents, obligeant l’équipe à désactiver cette fonctionnalité. Un message conçu pour aider les enfants à devenir « plus intelligents, plus résilients et plus bienveillants » a ainsi été détourné en vecteur de mépris.
Cet épisode dépasse le cadre des réseaux sociaux : il révèle une réalité développementale. Les enfants observent attentivement comment les adultes gèrent la peur, la colère, le désaccord, la stigmatisation collective ou la banalisation de la cruauté sous couvert d’humour, de discours politique ou de simples usages numériques.
Les Grandes Fêtes juives invitent à la réflexion collective. Elles offrent aussi une occasion privilégiée d’interroger les racines des « ismes », notamment de l’antisémitisme, et surtout de réfléchir à ce que nous pouvons transmettre aux jeunes pour qu’ils ne perpétuent pas le cycle destructeur : « Tu me hais, je te hais ; tu me blesses, je te blesse en retour. »
Les émotions sont des signaux, non des ordres. L’antisémitisme, comme d’autres formes de haine collective, naît souvent d’un récit construit sur la peur, la colère, le ressentiment, l’humiliation, la confusion ou la douleur. Ces affects sont réels. Mais ils deviennent dangereux lorsqu’ils alimentent des conclusions erronées : « Je crains, donc tu es une menace » ; « Je me sens impuissant, donc ton groupe est responsable » ; « Je suis en colère, donc la cruauté est justifiée. »
L’une des premières leçons fondamentales d’intelligence émotionnelle consiste précisément à distinguer l’information fournie par l’émotion de l’action qu’elle pourrait suggérer. La peur mérite d’être écoutée, mais elle ne prouve pas que tel groupe soit dangereux. La colère peut signaler une injustice, mais elle n’autorise pas la déshumanisation. La douleur explique parfois un désir de riposte, sans toutefois légitimer la désignation d’un groupe entier comme cible.
La haine exerce une séduction particulière sur les jeunes, car elle promet une forme illusoire de force : la certitude contre la confusion, le sentiment d’appartenance contre la solitude, la supériorité contre la honte. Dire simplement « ne hais pas » ne suffit pas. Il faut accompagner les enfants dans la compréhension des émotions qui rendent la haine contagieuse — peur, colère, honte, besoin d’appartenance, désir d’acceptation collective — et les guider vers des questions essentielles : « Que ressens-je ? Quel récit je me raconte ? Que sais-je vraiment, et que suppose-je ? Qui pourrait être blessé si je partage cela ? Que ferait mon meilleur moi, dans cette situation ? »
Le désaccord ne doit jamais se transformer en déshumanisation. L’antisémitisme, comme bien d’autres préjugés, prospère dès lors qu’un groupe cesse d’être perçu comme composé de voisins, camarades de classe, enseignants, médecins, artistes, enfants, grands-parents ou amis, pour n’être plus qu’une catégorie abstraite, un symbole, un soupçon, une conspiration ou une menace. Il prospère lorsque la curiosité disparaît et que les stéréotypes anciens circulent à la vitesse d’un fil de commentaires.
Les parents peuvent aider leurs enfants à tracer une ligne claire : le désaccord n’est pas la haine. Or, une structure de permission se met en place chaque fois que la moquerie est récompensée, que la cruauté est balayée d’un « ce n’est qu’une blague », ou que la haine collective est excusée au nom d’une colère généralisée. Les jeunes remarquent tout cela.
Lorsque cette cruauté émane de personnalités publiques, d’influenceurs en ligne, de célébrités ou même d’adultes autour de notre propre table, les parents doivent redoubler d’intentionnalité dans leurs propres modèles comportementaux.
Ils peuvent affirmer, avec calme et fermeté : « Chez nous, la colère est autorisée ; la déshumanisation ne l’est pas. » « Cette personne peut être puissante, mais cela ne rend pas son comportement juste. » « Nous pouvons désapprouver vigoureusement sans humilier. » Ces phrases comptent, car elles instaurent une contre-structure de permission.
L’empathie ne consiste pas à tout accepter, à excuser les actes nuisibles ou à éviter la responsabilité. Elle implique de se souvenir qu’autrui possède une vie intérieure aussi riche et vulnérable que la nôtre. Elle se développe grâce à des compétences d’intelligence émotionnelle : apprendre à faire une pause, identifier ses propres émotions, puis s’interroger sur ce que l’autre ressent, a besoin ou porte en lui. Cela permet de résister à l’absorption d’un stéréotype ou à la répétition d’une plaisanterie cruelle, et de reconnaître pleinement l’humanité d’un camarade juif ou musulman, d’un voisin chrétien ou hindou, d’un enseignant noir ou indien, ou d’un ami en situation de handicap.
Les enfants doivent apprendre que, face à la haine dirigée contre eux, la réponse n’est pas de répondre par la haine. La réponse consiste à se protéger, à demander de l’aide, à poser des limites, à dire la vérité et à refuser de devenir un miroir du mal subi.
Enfin, nous pouvons soutenir les jeunes dans l’imagination et la pratique de leur « meilleur moi ». Ce « meilleur moi » est celui qu’ils souhaitent incarner — et que les autres doivent voir — quand cela compte le plus : courageux, juste, curieux, compatissant, assez fort pour ne pas participer à la cruauté. C’est celui qui fait une pause avant de publier, qui interroge avant de supposer, qui choisit la dignité plutôt que le mépris, et qui comprend que l’appartenance n’est pas une ressource rare.
Sesame Street a dû fermer les commentaires parce que sa bienveillance envers les Américains juifs a suscité de la haine. Ce moment douloureux, mais pédagogiquement précieux, révèle ce qui advient lorsque l’empathie n’est pas cultivée.
Nos enfants regardent.
Ils apprennent de ce que nous condamnons, de ce que nous excusons, de ce à quoi nous rions, de ce que nous interrompons et de ce que nous réparons. La tâche des parents n’est pas d’élever des enfants qui ne connaissent jamais la colère, la peur ou la douleur. Elle est de former des enfants qui savent quoi faire de ces émotions — des enfants capables de dire la vérité sans haine, de se dresser sans déshumaniser, et de refuser de perpétuer l’ancien cycle.
C’est ainsi que commence la construction d’un héritage différent.
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