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Le bonheur existe, mais comme produit, non comme objectif

Le bonheur est un sentiment éphémère, non un état durable : il naît naturellement d’une vie bien vécue, marquée par la profondeur, la valeur et l’accomplissement — pas de la poursuite obsessionnelle du plaisir.

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Le bonheur existe, mais comme produit, non comme objectif
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Le bonheur existe, mais sous la forme d’un sentiment fugace, non d’un état permanent ni d’un but fiable. Personne ne peut rester joyeux en permanence — et personne ne devrait y aspirer. Une existence dépourvue de tristesse serait superficielle et inauthentique, à peine humaine. La tristesse mesure souvent ce que nous chérissons : nous pleurons parce que nous avons aimé, nous nous inquiétons parce que nous nous soucions, nous luttons parce que quelque chose compte.

Une partie du malentendu tient au mot lui-même. En anglais, « happy » est lié à « happen », issu de l’ancien norrois « happ », signifiant fortune ou hasard. Comme la chance, le bonheur nous arrive — ou nous échappe — sans demander notre avis. C’est pourquoi il constitue un objectif médiocre : viser un sentiment passager revient à se condamner à sa traque incessante. Pire encore, cela instaure une surveillance constante de soi : « Suis-je heureux ? Suis-je plus heureux qu’hier ? Suis-je aussi heureux que mes amis semblent l’être ? »

Plus on scrute son propre bonheur, plus on s’en trouve insatisfait et centré sur soi. Il se transforme alors en indicateur de performance — et, presque toujours, en un indicateur défaillant. Le passage du bonheur à l’épanouissement ouvre une voie différente. Le mot espagnol « feliz » vient du latin « felix », qui désignait à l’origine ce qui est fertile, fécond, productif. Contrairement à l’anglais, qui renvoie à la fortune extérieure, l’espagnol oriente vers la fécondité intérieure : non seulement vers ce que l’on ressent, mais vers ce que l’on engendre.

Les Anciens Grecs visaient encore plus haut. Ils nommaient leur idéal « eudaimonia », souvent traduit par « bonheur », mais mieux rendu par « épanouissement ». Littéralement, cela signifie « être doté d’un bon démon » ou « d’un bon génie ». Ce n’est pas simplement se sentir bien, mais vivre bien — mener une existence digne, accomplie et élevée. Contrairement au bonheur, l’épanouissement peut contenir beaucoup d’insatisfaction. En effet, le chagrin, la lutte ou le sacrifice appartiennent souvent à nos réalisations et relations les plus nobles. Élever un enfant, rédiger un livre, accompagner un parent en fin de vie ou défendre un principe peuvent engendrer anxiété, épuisement ou douleur. Pourtant, nous ne souhaiterions pas les exclure de notre existence.

Une vie agréable n’est pas nécessairement une bonne vie, et une bonne vie n’est pas toujours agréable. Socrate a fourni l’épreuve extrême. Les Athéniens l’ont condamné à boire la ciguë. Ils pouvaient certes lui ôter la vie, mais non ce qu’il était ni comment il avait vécu. Ils pouvaient le tuer, mais non rendre sa vie mauvaise. Au contraire, en le supprimant, ils l’ont grandi : sa mort est devenue la preuve ultime de sa philosophie et a transformé son existence en modèle universel.

Aristote, héritier intellectuel de Socrate, a défini l’épanouissement comme une activité, non comme une disposition affective. Selon lui, l’eudaimonia consiste à développer et exercer ce qu’il y a de meilleur en nous — la raison, le jugement, le caractère — tout au long d’une existence entière. Elle ne se réduit pas à fabriquer un état d’esprit agréable mais vide. Cela explique pourquoi le bonheur survient souvent quand nous ne le cherchons pas : absorbés par une amitié, un paysage, une œuvre musicale ou un travail exigeant et significatif. À ces moments-là, nous ne sommes pas extérieurs à la vie pour l’évaluer. Nous la vivons.

Oui, le bonheur existe — mais principalement comme produit, non comme fin en soi. Plutôt que de demander « Suis-je heureux ? », il convient de s’interroger : « Est-ce que je vis bien ? » et « Qui suis-je en train de devenir ? »

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