Culture & société
Une étude révèle que trois adolescents sur quatre ont vu du contenu sexuel en ligne, souvent créé par intelligence artificielle, dès l’âge de 12 ans.

Avec la généralisation croissante de l’intelligence artificielle, le contenu sexuel produit par ces technologies influence désormais les adolescents. Une étude récente menée par l’organisation Common Sense Media indique que près de 75 % des adolescents ont déjà visionné du contenu pornographique en ligne, plus de la moitié d’entre eux y ayant été exposés dès l’âge de 12 ans.
Cette recherche, qui a interrogé plus de 1 300 adolescents âgés de 13 à 17 ans, révèle que près de la moitié des participants ont vu du contenu sexuel qu’ils estiment avoir été généré par intelligence artificielle. Ce type de contenu comprend des images et vidéos nues truquées, des deepfakes, ainsi que des créations issues d’applications capables de retirer numériquement les vêtements, donnant l’illusion que des personnes apparaissent nues.
Bien que les résultats sur l’exposition des adolescents au contenu sexuel restent proches de ceux du rapport Common Sense Media de 2023, les modes d’accès à ces contenus ont considérablement évolué ces trois dernières années. Le docteur Subrit Mann, auteur principal de l’étude et directeur de la recherche chez Common Sense Media, souligne : « Ce qui rend la situation particulièrement différente, c’est que nous ne parlons pas de pornographie commerciale ou sélectionnée, mais d’un contenu qui prive les individus du contrôle sur leur image et de la capacité à décider de l’usage qui en est fait. »
La facilité d’accès au contenu sexuel via l’intelligence artificielle
Les adolescents rencontrent souvent des images sexuelles générées par IA mettant en scène des célébrités, mais les applications de retrait de vêtements numériques exposent désormais aussi à du contenu sexuel impliquant leurs pairs. Les chercheurs notent qu’environ 20 % des adolescents interrogés ont eux-mêmes créé du contenu sexuel via l’IA ou connaissent quelqu’un qui l’a fait, plus de la moitié de ces cas impliquant des personnes qu’ils connaissent personnellement.
Mann décrit cette évolution comme l’émergence d’un espace très spécifique, « devenu plus accessible et sans barrières, permettant aux jeunes d’accéder à ces contenus et de les explorer de manière quasiment non régulée ». Ces applications de retrait de vêtements sont facilement accessibles, souvent à portée d’un simple clic.
Parmi les 44 % d’adolescents ayant vu du contenu sexuel qu’ils pensent généré par IA, 15 % affirment l’avoir découvert via des applications d’intelligence artificielle utilisées pour créer ou modifier des images et vidéos. Malgré des régulations encadrant ce qui peut être proposé dans les boutiques d’applications, ces dernières échappent parfois à la censure en ne révélant pas explicitement toutes leurs fonctionnalités, explique Riana Pfefferkorn, chercheuse en politiques à l’Institut Stanford pour l’IA centrée sur l’humain.
Pfefferkorn, qui n’a pas participé à l’étude, ajoute que de nombreuses recherches montrent que les efforts des plateformes et boutiques d’applications ne suffisent pas à suivre le rythme des évolutions technologiques.
Les effets sur les adolescents
Selon Mann, beaucoup d’adolescents reconsidèrent la manière dont ils se présentent sur les réseaux sociaux. Près de 70 % d’entre eux craignent d’être victimes de contenu sexuel généré par IA sans leur consentement. En réponse, ils deviennent plus prudents quant à leurs publications, restreignent l’accès à leurs profils ou suppriment complètement leurs comptes.
Si cette prise de conscience de la nécessité de protéger leur présence numérique est positive, Mann avertit qu’elle peut aussi renforcer une culture du blâme envers la victime. Par ailleurs, la diffusion et l’accessibilité de ce type de contenu influencent la perception des adolescents sur des sujets tels que le sexe, le consentement et l’image corporelle.
Près de 70 % des adolescents estiment que le contenu sexuel généré par IA impacte leur vision de l’apparence idéale des corps. Mann souligne que cette influence est particulièrement préoccupante car les adolescents traversent une période de changements corporels rapides et constants. « Cela affecte la manière dont les jeunes envisagent des éléments fondamentaux de l’expérience adolescente, comme le consentement et les relations affectives », précise-t-il.
Une problématique dépassant le cadre adolescent
Plus d’un tiers des adolescents souhaiteraient discuter avec un adulte du contenu sexuel produit par IA, mais ne savent pas comment aborder le sujet. Pour les familles, cela peut sembler un territoire inconnu, rendant difficile l’amorce d’un dialogue sur un sujet qu’elles ne maîtrisent pas totalement.
Common Sense Media recommande aux parents et tuteurs d’engager des conversations bienveillantes avec leurs enfants, en commençant par parler de consentement, santé et identité sexuelle, afin de poser des bases solides avant d’aborder les aspects techniques liés à l’intelligence artificielle.
L’étude montre aussi que les plus jeunes adolescents se sentent plus à l’aise pour discuter avec leurs parents que les plus âgés, suggérant que commencer ces échanges tôt peut accroître la sensibilisation au contenu sexuel généré par IA à l’avenir.
Mann encourage les adultes à maintenir un dialogue ouvert et régulier avec les jeunes, plutôt que de se limiter à une seule conversation. Il conseille également de demander aux adolescents d’expliquer le fonctionnement des applications d’IA qu’ils utilisent et de répondre à leurs questions.
Dans de nombreux cas, les effets négatifs des images générées par IA, qu’elles concernent les adolescents eux-mêmes ou d’autres, se manifestent dans les établissements scolaires. Plusieurs écoles ont été confrontées à des incidents où des adolescents ont subi des conséquences juridiques liées à la création d’images pornographiques truquées de leurs camarades.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’étude révèle que les adolescents se sentent presque aussi à l’aise pour parler à un chatbot alimenté par IA qu’à un conseiller scolaire ou un enseignant. Les responsables éducatifs doivent gérer ces situations même si elles surviennent techniquement en dehors du cadre scolaire. Pfefferkorn estime que lorsque les deux parties concernées sont élèves de la même école, cela implique une responsabilité institutionnelle.
Elle conclut : « Les écoles, les familles, les amis, les plateformes et les décideurs politiques ont tous un rôle à jouer. C’est une problématique sociétale qui ne doit pas être laissée aux seuls enfants. »



