Culture & société
Un essai psychologique et philosophique explore comment les relations évoluent quand on remet en question les habitudes, redéfinit les finalités profondes et cultive la tolérance à l’ambiguïté pour percevoir davantage.

Le 11 août 2026, Daniel Moser, docteur en psychologie, publie un essai intitulé « Pourquoi nous ne cessons jamais de découvrir ceux que nous aimons ». L’article est revu par Margaret Foley.
Il commence par une observation : ce qui fonctionnait autrefois peut cesser de fonctionner dès lors qu’on confond une habitude avec le principe qui la sous-tend. Lorsqu’une relation traverse une difficulté, une question utile émerge : « À quoi sert-elle ? » Le conflit révèle alors sa nature profonde — il montre si les partenaires cherchent avant tout la compréhension ou la certitude.
La discernement est définie comme une perception affinée : la capacité à voir plus que ne permettait la première interprétation. L’ouvrage de Marshall Goldsmith, *Ce qui vous a mené ici ne vous y mènera pas*, paru en 2007, illustre ce principe. Un manager attentionné commande chaque vendredi des beignets pour son équipe. Ce geste crée de la cohésion, suscite l’enthousiasme, attire l’attention de sa hiérarchie. Il est promu à un poste mondial. Le vendredi suivant, il appelle le boulanger : « Je viens d’être promu… J’ai absolument aucune idée de comment gérer quinze mille personnes. » Le boulanger répond : « Restez sur ce que vous connaissez. » Le manager réplique : « Je vais donc commander quinze mille beignets. » L’anecdote est absurde, mais le phénomène est courant : réussir sans comprendre pourquoi.
L’auteur rappelle qu’un batteur en difficulté — par exemple après vingt-sept échecs consécutifs — sent immédiatement que ce qui l’a porté jusqu’ici ne le porte plus. La technologie moderne détecte des variations infimes dans la vitesse du bâton ou la trajectoire du swing, mais la recherche d’une solution ramène toujours aux fondamentaux. Goldsmith met en garde : avons-nous réellement examiné ce qui nous a menés ici, ou nous sommes-nous simplement habitués à ce qui semblait fonctionner ? Le raisonnement « Si ça marche, ne le changez pas » conduit vite à l’automatisme, à croire qu’on pilote encore l’avion alors qu’on n’en contrôle plus les commandes.
Cela renvoie à une question ancienne, centrale chez Aristote : « À quoi cela sert-il ? » Avant de se demander *comment* faire quelque chose bien, il faut d’abord clarifier *à quoi* cela sert — son *telos*. Deux questions simples, mais puissantes, permettent d’aller au-delà d’une pratique efficace : « Quelle est la fondamentale ici ? » et « À quoi cela sert-il ? » Elles s’appliquent à la direction, aux rendez-vous amoureux, aux excuses, aux disputes — et même aux beignets. Ces interrogations paraissent évidentes, jusqu’à ce qu’on prenne conscience de combien leurs réponses sont souvent données pour acquises. Une relation peut s’essouffler : une personne qui exprime son amour par le soutien matériel peut, face à une distance émotionnelle, s’éloigner davantage pour mieux fournir — alors que ce comportement, jadis rapprochant, ne produit plus le même effet.
Avant de diagnostiquer une mauvaise communication, des styles incompatibles ou des habitudes défaillantes, il convient de revenir à ces deux questions : « À quoi sert une bonne relation ? » et « Quels en sont les fondamentaux ? » Mais elles ne sont utiles que si on accepte de ne pas y répondre trop vite. La pression d’y répondre immédiatement peut générer de l’anxiété. On risque alors de juger prématurément, sans avoir suffisamment observé. Selon les travaux de Michel Dugas et de ses collègues, publiés en janvier 2026 dans *Behavior Therapy*, l’intolérance à l’incertitude pousse à clore trop tôt une question, privant ainsi la réflexion de sa profondeur et de sa nuance — c’est ce qu’ils nomment la « fermeture prématurée ».
L’auteur, professeur, coach, acteur et metteur en scène, connaît ce piège : donner à un comédien une lecture toute faite d’une réplique empêche l’exploration de ce que le moment contient réellement. Ralentir, résister à la précipitation du jugement — même face à des éléments nouveaux ou déstabilisants — développe une capacité nouvelle : la tolérance à l’ambiguïté. Celle-ci augmente notre aptitude à la découverte.
L’omelette française reste l’un des tests classiques de maîtrise culinaire. Sa simplicité ne laisse aucun endroit où se cacher. Jacques Pépin, chef légendaire et auteur de *La Technique*, affirmait qu’il jugerait un professionnel à sa capacité à réaliser une omelette. Chaque détail compte : la température de la poêle, le mouvement du poignet, le roulement, le cœur baveux. Des bulles minuscules ? L’œuf a été trop battu. Le chef Thomas Keller reconnaît que Pépin lui a enseigné que « la maîtrise commence par les fondamentaux ». Mais elle fait aussi autre chose : elle modifie ce que l’on voit. L’expertise n’est pas seulement savoir davantage ; c’est voir davantage. La discernement est une perception affinée.
En cuisine comme en éducation, on parle de *mise en place* : préparer à l’avance tous les ingrédients, les couper, les mesurer, les disposer. Le travail commence bien avant que la première poêle ne chauffe. Élever un enfant relève d’une forme de *mise en place* : développer chez lui, très tôt, les capacités fondamentales de jugement, de perception et d’interprétation — avant même que ni le parent ni l’enfant ne sachent ce que la vie exigera d’eux.
L’auteur évoque une dispute avec son père au lycée. Il ne se souvient pas de son déclencheur, seulement d’un échange : « Que fais-tu pour moi ? » — « Je suis au lycée. » À quinze ans, il n’avait pas trouvé une réponse plus petite, mais une réponse fondamentale. Son père est revenu s’excuser. L’auteur fut surpris et soulagé. À l’époque, il pensait que son père avait simplement entendu son argument. Ce souvenir l’a accompagné. Aujourd’hui, il perçoit ce qu’il ne pouvait pas voir alors : il y avait probablement plus dans cette pièce qu’il ne le savait. Il ignore ce que son père portait en lui, et cela ne le trouble plus. Cela ne justifie pas la douleur ressentie, ni n’efface l’excuse. Ce qu’il comprenait à quinze ans restait vrai — mais ce n’était pas l’ensemble de la vérité. Il n’écoutait plus avec les oreilles d’un adolescent.
La mémoire n’est pas un poids mort. Parfois, nos versions antérieures de nous-mêmes laissent des espaces vides, archivant des moments qu’on ne pouvait pas encore saisir. L’enfant tient la place jusqu’à ce que l’adulte arrive, prêt à voir ce qu’il y avait d’autre.
Si le temps élargit notre regard sur une dispute ancienne, la discernement demande si nous pouvons déjà faire un peu de place à ce regard élargi — pendant même que la dispute se déroule. Nous sélectionnons souvent nos partenaires selon leur charme ou leur apparence. Peut-être devrions-nous accorder plus d’attention à la façon dont ils se révèlent dans le conflit. La prochaine fois que vous vous retrouverez en désaccord, observez à quelle vitesse votre esprit atteint la certitude, à quel point vous décidez rapidement de l’intention de l’autre et de ce qu’il est. C’est précisément à ce moment qu’il faut résister à la fermeture prématurée.
Reposez la question fondamentale : « Pour quoi combattons-nous ? » Si la réponse est la domination, la conversation est déjà perdue. Si la réponse est la compréhension, restez-y plus longtemps. Autorisez le moment à révéler plus que ne le permettait votre première interprétation. Les chercheurs parlent d’« argumentation coalescente » : mettre au jour des valeurs partagées afin de transformer le désaccord en clarté accrue. Dans une bonne relation, cela peut transformer la négativité en proximité.
En rédigeant ce dernier paragraphe, l’auteur reprend une dernière fois la question d’Aristote : « À quoi cela sert-il ? » Peut-être à ceci : ne jamais finir de découvrir ceux que nous aimons. Et c’est une bonne chose, car aimer quelqu’un, c’est faire de la place à celui qu’il devient. Goldsmith avait raison : ce qui nous a menés ici ne nous y mènera pas. Mais c’est précisément ce à quoi ressemble une vie dynamique.
Nous pouvons rester curieux face à la personne qui nous fait face, et rendre hommage à l’enfant qui a tenu la place jusqu’à ce que nous soyons prêts à voir davantage.
Michel J. Dugas, Naomi Koerner et Mark H. Freeston, « État des connaissances : Intolérance à l’incertitude », *Behavior Therapy*, vol. 57, n° 1, janvier 2026, pp. 17–36.
Pépin, J. (2026). *Les techniques complètes de Jacques Pépin : Édition du 50ᵉ anniversaire*. Black Dog & Leventhal.



