Économie
Les États-Unis et le Japon ont mené leur première intervention coordonnée pour acheter du yen depuis 1998, alors que la monnaie japonaise a chuté à 163,73 yens par dollar, son plus bas niveau en des décennies.

Washington et Tokyo ont lancé une intervention conjointe pour soutenir le yen, une démarche exceptionnelle qui relance des interrogations sur ses motivations profondes. Pour des analystes, cette action ne vise pas seulement à freiner le recul de la devise japonaise, mais aussi à prévenir des tensions sur les marchés obligataires américains et à préserver la stabilité financière mondiale.
Le yen subit une pression accrue : il a atteint vendredi dernier un creux à 163,73 yens pour un dollar, son niveau le plus faible depuis plusieurs décennies, avant de rebondir à 157,57 yens le lendemain. Cette opération marque la première acquisition coordonnée de yens par les deux pays depuis 1998. Elle constitue également le premier effort conjoint entre Washington et Tokyo pour défendre la monnaie japonaise depuis l’intervention du G7 après le séisme de 2011 au Japon.
Des spécialistes du secteur financier estiment qu’un motif central de l’implication américaine réside dans la crainte d’un scénario où le Japon serait contraint de céder massivement des obligations du Trésor américain afin de financer une intervention unilatérale. Le Japon demeure, en effet, le premier détenteur étranger de ces titres. Selon CNBC, ce risque pèse directement sur la liquidité et la confiance dans le marché des Treasury bonds.
Louise Lo, chef de l’économie asiatique chez Oxford Economics, souligne que des fluctuations amplifiées sur les marchés japonais — liées à des politiques budgétaires ou monétaires plus rigoureuses — pourraient se propager au marché américain des obligations d’État. Une telle contagion exercerait une pression supplémentaire sur le dollar et aggraverait les turbulences globales. Elle note également que la référence commune par Tokyo et Washington à la mécanique « FIMA Repo », mise en place par la Réserve fédérale, révèle une volonté partagée de limiter les ventes directes d’obligations américaines. Ce dispositif permet aux banques centrales étrangères d’obtenir des liquidités en dollars en échange de garanties, sans avoir à liquider leurs actifs.
Le ministère japonais des Finances a annoncé lundi qu’il comptait recourir à cet outil pour ses interventions futures. Masahiko Lu, stratège principal chez State Street, juge que la simple évocation de cette facilité pourrait produire un effet dissuasif plus fort que l’intervention elle-même. Il ajoute que les inquiétudes américaines dépassent le seul yen : un affaiblissement prolongé de la devise japonaise pourrait stimuler de nouvelles ventes sur le marché des obligations japonaises, faire grimper les rendements locaux et transmettre ces effets aux marchés obligataires internationaux, déjà confrontés à une hausse généralisée des coûts d’emprunt à long terme.
En dehors des considérations strictement obligataires, l’intervention reflète aussi des enjeux économiques et géopolitiques élargis entre les deux alliés. Louise Lo rappelle que les États-Unis avaient déjà jugé le yen « fortement sous-évalué », ce qui confère un avantage concurrentiel excessif aux exportations japonaises. Une coordination renforcée offrirait ainsi au gouverneur de la Banque du Japon un délai pour reprendre un cycle de resserrement monétaire. À long terme, la stabilisation durable de la devise repose moins sur des achats ponctuels que sur une remontée des taux d’intérêt.
Guspar Koll, expert senior chez Monex, voit dans cette action une consolidation du partenariat économique entre les États-Unis et le Japon. Il insiste sur la dimension géopolitique implicite de la coordination, notamment face à la montée du rival chinois. Vishnu Varathan, chef des recherches macroéconomiques pour l’Asie (hors Japon) chez Mizuho Securities, estime quant à lui que la participation américaine renforce significativement la crédibilité de l’intervention, augmentant son pouvoir de dissuasion contre les spéculateurs qui exercent une pression continue sur le yen.
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