Liban
Dans une première diplomatique sans précédent, le Liban a déposé une plainte officielle auprès des Nations unies contre l'Iran, l'accusant de violer la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques et d'ingérence dans la souveraineté libanaise.

Le ministère libanais des Affaires étrangères et des Émigrés a déposé une lettre officielle adressée au secrétaire général des Nations unies et au président du Conseil de sécurité, contenant une plainte officielle du Liban contre l'Iran.
Dans une première diplomatique sans précédent, le Liban a déposé une plainte officielle auprès des Nations unies contre l'Iran, accusant Téhéran de violer la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques et de s'ingérer dans la décision souveraine libanaise, entraînant le pays dans une guerre dévastatrice contraire à la volonté de l'État.
La plainte, devenue un document officiel au Conseil de sécurité et à l'Assemblée générale, conteste la véracité du récit iranien concernant l'assassinat de diplomates iraniens à Beyrouth. Le ministère libanais des Affaires étrangères a nié que l'ambassade d'Iran ait coordonné avec lui leur transfert à l'hôtel "Ramada", et a révélé que certains des tués n'étaient pas officiellement enregistrés comme diplomates, en violation de la Convention de Vienne.
Dans une démarche sans précédent dans l'histoire des relations diplomatiques libano-iraniennes, le ministère libanais des Affaires étrangères et des Émigrés a déposé le 21 avril 2026 une lettre officielle adressée au secrétaire général des Nations unies, António Guterres, et au président du Conseil de sécurité, contenant une plainte officielle du Liban contre l'Iran, contestant la véracité des récits iraniens présentés devant les Nations unies et documentant une série de violations flagrantes commises par l'ambassade de Téhéran à Beyrouth envers la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques de 1961.
La plainte, soumise par l'ambassadeur libanais auprès des Nations unies, Ahmad Arafa, dans son contenu dont "Indépendant Arabe" a eu connaissance exclusivement, stipule "le droit du Liban de réclamer la responsabilité internationale de l'Iran et de lui imputer les conséquences de ses violations répétées de ses obligations internationales, en raison de ses actes contraires à toutes les coutumes et règles internationales, et d'avoir entraîné le Liban dans des guerres destructrices contraires à la volonté de ses institutions constitutionnelles. La plainte libanaise a accusé les appareils iraniens, y compris les Gardiens de la révolution, d'avoir commis des actes illégaux, en violation flagrante des décisions du gouvernement libanais, et d'avoir entraîné le Liban dans une guerre destructrice qui a causé la mort et la blessure de milliers de Libanais, le déplacement de plus d'un million de citoyens, des pertes matérielles incommensurables, l'occupation par Israël de parties du territoire libanais et l'établissement de ceintures de sécurité".
Iran et Israël au Conseil de sécurité
Cette plainte contre l'Iran revêt une importance accrue à la lumière de la politique étrangère suivie par l'actuel ministère des Affaires étrangères d'une part, et du contexte plus large de la diplomatie libanaise devant le Conseil de sécurité d'autre part. Depuis le déclenchement de la guerre de soutien de "l'Iran" le 2 mars dernier, et avant cela pendant la guerre de soutien à Gaza en octobre 2023, le Liban n'a cessé de documenter les violations israéliennes dans une série de plaintes déposées par le ministère libanais des Affaires étrangères contre Israël auprès du Conseil de sécurité, le nombre de plaintes au cours des quatre derniers mois seulement atteignant 10.
En plus des plaintes mensuelles concernant les violations, le Liban a déposé une plainte contre Israël concernant les agressions israéliennes contre le Croissant-Rouge, les secouristes et les journalistes, une plainte relative aux déclarations des ministres israéliens des Finances et de la Défense concernant l'annexion du Liban à Israël, et une plainte contre les opérations de nivellement des villages du sud et la confiscation des terres. Ainsi, la diplomatie libanaise se trouve dans la position de plaignant sur deux fronts à la fois, une première du genre, contre les violations israéliennes de la souveraineté et du territoire, et contre l'ingérence iranienne dans la décision souveraine libanaise et l'implication de l'État dans une guerre qu'il n'a pas choisie.
Que contient la plainte contre l'Iran ?
La "lettre de plainte" est devenue un document de l'Assemblée générale et du Conseil de sécurité et a été publiée sur le site web des Nations unies dédié aux documents sous le numéro S/2026/343. Elle repose sur trois axes principaux : la correction du récit iranien "falsifié" devant les Nations unies, la violation de l'article 10 de la Convention de Vienne et l'utilisation de la couverture diplomatique pour des activités militaires.
Dans les détails obtenus exclusivement par "Indépendant Arabe", le contenu de la plainte voit le ministère libanais des Affaires étrangères nier ce qu'a allégué la lettre du représentant permanent iranien auprès des Nations unies, Saïd Iravani, envoyée le 10 mars dernier, concernant l'information donnée par l'ambassade d'Iran au ministère au Liban sur le transfert de quatre diplomates de leur lieu de résidence à l'hôtel Ramada dans la capitale Beyrouth avant leur assassinat lors d'un raid israélien le 7 du même mois. Le ministère libanais a également nié que l'ambassade d'Iran ait coordonné avec lui à ce sujet, se basant sur une note de l'ambassade d'Iran envoyée au ministère des Affaires étrangères et des Émigrés le 16 mars dernier, dans laquelle elle reconnaissait que "l'occasion ne s'est pas présentée de contacter le ministère des Affaires étrangères et de l'informer", ce qui contredit clairement ce que la mission iranienne auprès des Nations unies à New York avait rapporté.
Le texte de la plainte mentionne également l'omission par l'ambassade d'Iran d'informer le ministère libanais des Affaires étrangères de deux personnes parmi les six diplomates tués, à savoir Ahmad Rasouli et Amir Moradi, contrairement à ce que stipule explicitement l'article 10 de la Convention de Vienne, qui oblige les missions diplomatiques à informer le ministère des Affaires étrangères de l'État d'accueil de la nomination de leurs membres et de leur statut. À la suite de cela, le ministère a demandé à deux reprises à l'ambassade d'Iran de lui fournir une liste actualisée des noms des diplomates y travaillant, sans recevoir de réponse jusqu'à la date de la plainte.
La plainte aborde également ce qui a été publié par les médias iraniens, à savoir que les six diplomates iraniens sont en réalité des membres des Gardiens de la révolution iraniens, et que leurs photos ont été diffusées en tenue militaire avec leurs insignes et grades. Ce que le Liban a considéré comme une violation de l'article 41 de la Convention de Vienne, qui oblige les membres des missions diplomatiques à respecter les lois de l'État d'accueil et à s'abstenir de s'ingérer dans ses affaires intérieures, ainsi qu'une violation du paragraphe 3 du même article, qui stipule que les locaux de la mission ne doivent pas être utilisés à des fins incompatibles avec les fonctions de la mission diplomatique.
L'ingérence iranienne dans une guerre que le Liban n'a pas choisie
La plainte libanaise va au-delà de la simple documentation des violations procédurales de la part iranienne, pour dresser un tableau complet de l'ingérence iranienne dans la décision souveraine libanaise. En effet, les Gardiens de la révolution iraniens ont annoncé, le 11 mars dernier, avoir mené leur première attaque conjointe et coordonnée avec le "Hezbollah" depuis le début de la dernière guerre, utilisant une combinaison de missiles et de drones pour cibler plus de 50 sites à l'intérieur d'Israël, le lendemain de la décision du gouvernement libanais d'interdire les activités militaires et sécuritaires du parti.

Cette ingérence, selon le document libanais, a entraîné la mort et la blessure de milliers de Libanais, le déplacement de plus d'un million de citoyens, la destruction de dizaines de villages et de localités, ainsi que l'occupation par Israël de parties du territoire libanais et l'établissement de ceintures de sécurité.
La plainte du Liban contre l'Iran se fonde également sur le défi de Téhéran à la décision de l'État libanais d'expulser l'ambassadeur iranien désigné Mohammad Reza Raouf Sheibani, de le déclarer persona non grata et de ne pas se conformer à la demande de quitter le territoire libanais avant le 29 mars dernier. Le ministère libanais des Affaires étrangères avait estimé que les actions de l'ambassadeur iranien constituaient une violation flagrante des dispositions de la Convention de Vienne, que ce soit en faisant des déclarations aux médias avant de présenter ses lettres de créance, considérées comme une ingérence dans la gestion des affaires intérieures libanaises, ou en refusant de se conformer à la décision de l'État d'accueil et de ne pas partir.
Que gagne le Liban des plaintes déposées auprès du Conseil de sécurité ?
Beyrouth n'attend pas des plaintes déposées devant le Conseil de sécurité qu'elles aboutissent à des décisions contraignantes, que ce soit contre Israël ou contre l'Iran, car les droits de veto dont jouissent les membres permanents du Conseil de sécurité l'en empêchent. Cependant, le pari libanais va au-delà du vote vers quelque chose de plus profond et de plus durable.
L'ancien suppléant du représentant des États-Unis d'Amérique à l'Assemblée générale des Nations unies, l'ambassadeur Walid Maalouf, déclare : "Ces plaintes peuvent ne pas aboutir à des résultats pratiques, mais elles établissent la souveraineté de l'État dans sa décision à travers une position politique par laquelle il exprime qu'il n'a peur ni de Tel Aviv ni de Téhéran et qu'il les considère sur un pied d'égalité en ce qui concerne leur responsabilité dans ce que souffre le Liban." Il explique que la plainte contre Israël documente les violations dans des registres onusiens permanents qui constituent un capital juridique non négligeable dans tout règlement futur, en plus d'embarrasser diplomatiquement les pays alliés d'Israël et de renforcer la position de négociation libanaise dans les dossiers du retrait et de la délimitation.
Il estime en revanche que la plainte contre l'Iran remplit une fonction stratégique différente mais complémentaire, car elle ancre le récit libanais selon lequel le "Hezbollah" est un instrument entre les mains de Téhéran et non un mouvement national libanais, et incarne un message souverain clair distinguant le Liban de "l'axe de la résistance" et ouvrant la voie au soutien occidental et du Golfe pour la reconstruction et le désarmement.
Il ajoute : "Plus important encore, ces deux plaintes ouvrent la voie au Liban pour s'engager dans une voie juridique internationale afin de réclamer à Israël et à l'Iran ensemble une compensation intégrale pour tous les dommages causés à la terre et aux personnes. Israël est responsable de la destruction directe sur le terrain qui a touché les villages, les infrastructures et a coûté la vie à des civils, et l'Iran est subsidiairement responsable du financement et du déclenchement de la guerre par l'intermédiaire de son 'mandataire' armé. Documenter cette double responsabilité devant les Nations unies est la première étape nécessaire pour toute voie de compensation sérieuse. Ainsi, les deux plaintes se complètent dans une stratégie unique et cohérente : documenter l'agression extérieure d'une part, et démasquer la tutelle iranienne d'autre part, dans un effort libanais pour reprendre les rênes de la décision nationale et obtenir le droit du peuple libanais à une compensation équitable pour les ravages qu'il a subis."
Des pertes trop lourdes pour l'État libanais
En revanche, Maalouf affirme que les pertes humaines et matérielles du Liban dues aux guerres de soutien et aux affrontements entre Israël et le "Hezbollah" sont trop lourdes pour que l'État libanais puisse les supporter, et que les plaintes contre Israël et l'Iran pourraient aider le Liban à leur réclamer le paiement de compensations.
La plainte au Conseil de sécurité n'est pas nécessairement pour gagner un vote, mais elle est, dans son essence, un outil diplomatique pour construire le récit libanais devant le monde, documenter la position juridique et embarrasser politiquement les parties agressives, même en l'absence de toute décision contraignante. Il ne fait aucun doute que le dépôt par le Liban d'une plainte officielle contre l'Iran auprès des Nations unies constitue un événement diplomatique exceptionnel dont l'impact dépasse la simple documentation des violations.
Ici, Maalouf estime que sur le plan juridique, cette procédure établit un registre onusien officiel qui pourra être invoqué à l'avenir dans toute procédure d'arbitrage ou juridique internationale, et ouvre la voie à l'activation des dispositions sur la responsabilité des États en droit international coutumier et ce que prévoit le projet de la Commission du droit international de 2001. Quant au plan politique, cette plainte envoie un message clair à Téhéran indiquant que le nouveau Liban n'est plus prêt à accepter la logique de la tutelle ou à fermer les yeux sur les violations au nom du partenariat stratégique, et renforce la crédibilité du gouvernement libanais sur le plan international dans ses efforts pour restaurer la pleine souveraineté sur sa décision sécuritaire et son territoire.
Denise Rahmé Fakhri
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