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Entre l'indépendance et la dépendance : les investissements américains s'immiscent dans l'industrie européenne de la défense

L'Europe cherche à réduire sa dépendance militaire envers les États-Unis, mais des entreprises européennes clés reçoivent des financements d'un réseau d'investissement lié aux services de renseignement américains. Ce paradoxe soulève des questions sur l'indépendance stratégique du continent.

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Entre l'indépendance et la dépendance : les investissements américains s'immiscent dans l'industrie européenne de la défense
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L'Europe tente de réduire sa dépendance militaire vis-à-vis des États-Unis et de construire une industrie de la défense plus indépendante, mais une contradiction marquante émerge au cœur de ce projet : certaines entreprises européennes sur lesquelles on compte pour fabriquer les armes et technologies militaires de prochaine génération reçoivent des financements et un soutien d'un réseau d'investissement lié aux agences de sécurité et de renseignement américaines.

Le cas de l'entreprise allemande de drones Quantum Systems illustre bien cette contradiction. Dans une enquête publiée hier par Reuters, l'agence révèle que In-Q-Tel, liée à l'Agence centrale de renseignement américaine (CIA), a aidé l'entreprise allemande à pénétrer le marché américain et à établir des canaux avec des institutions gouvernementales et de sécurité locales.

In-Q-Tel : un investisseur pas comme les autres

Le directeur général partagé de Quantum Systems, Sven Krook, a déclaré à Reuters que la présence d'investisseurs américains, notamment In-Q-Tel, avait facilité l'entrée de l'entreprise sur le marché américain et ouvert la voie à l'accès à des clients gouvernementaux, dont la CIA et le FBI.

Il a ajouté que l'entreprise avait été contrainte de créer des usines et des équipes de travail aux États-Unis afin de respecter les exigences de Washington concernant les fournisseurs étrangers.

Quantum Systems produit des drones et des systèmes d'observation utilisés par des entités telles que l'armée allemande et l'Ukraine. Selon Reuters, sa valeur s'est élevée à environ 8 milliards de dollars après un tour de financement de 1,2 milliard de dollars en juillet 2026.

L'importance de In-Q-Tel réside dans le fait qu'elle n'est pas un fonds d'investissement traditionnel. Fondée en 1999 sur initiative d'agents de renseignement américains, son objectif était de repérer les technologies pouvant servir à la sécurité nationale et d'accélérer leur mise à disposition auprès des institutions gouvernementales.

La société précise sur son site officiel qu'elle investit dans des domaines tels que l'intelligence artificielle, la cybersécurité, l'espace et les drones, tout en collaborant avec plusieurs agences de sécurité et de renseignement américaines.

In-Q-Tel a été l'un des investisseurs dans des entreprises comme Planteer et Andoril, qui sont devenues par la suite des acteurs majeurs de la technologie militaire américaine.

52 entreprises européennes sous le microscope

Le cas de Quantum Systems n'est pas isolé. Une enquête menée par la plateforme néerlandaise Follow the Money et publiée le 11 mai dernier conclut que In-Q-Tel a investi dans au moins 52 jeunes entreprises européennes, dont Blackshark, une entreprise autrichienne spécialisée dans l'analyse d'images satellites, et Serabit, une entreprise allemande travaillant dans le stockage de données.

Selon l'enquête, les investissements de In-Q-Tel en Europe sont passés de près de 5 millions de dollars en 2017 à 35 millions de dollars en 2023, reflétant une expansion manifeste de la présence du capital lié au système de sécurité américain dans le secteur technologique européen.

L'investissement n'est pas la domination… mais il est influent

Le fait qu'une entreprise soit financée par In-Q-Tel ne signifie pas que la CIA la possède ou contrôle directement ses décisions. Quantum Systems est une entreprise allemande, et les données disponibles ne montrent aucune propriété américaine de l'entreprise.

Mais la question va au-delà de la taille de la participation financière. Dans l'industrie de la défense, un investissement peut ouvrir les portes aux institutions gouvernementales, fournir une connaissance approfondie des besoins du marché et aider les entreprises à accéder aux marchés publics, aux contrats et aux essais terrain.

Mari-Agnès Schmid-Tsimermann, présidente de la commission de sécurité et de défense au Parlement européen, a mis en garde contre la vision de In-Q-Tel comme un simple investisseur financier, soulignant que sa mission inclut la garantie d'un accès aux technologies avancées au profit des agences de renseignement américaines.

Le risque le plus grave : le droit d'exportation des technologies

La sensibilité de la situation augmente lorsque les technologies américaines sont intégrées aux produits européens. Selon l'enquête, Quantum Systems ne peut pas vendre certaines technologies développées aux États-Unis à d'autres pays sans autorisation américaine.

C'est alors que la question la plus cruciale se pose : non pas qui possède l'entreprise, mais qui détient le droit d'utiliser et d'exporter la technologie ?

L'entreprise peut être allemande et basée en Europe, mais une partie de sa technologie ou de ses opérations de production pourrait être soumise à des règles américaines qui déterminent où le produit peut être vendu.

Le capital américain : une dépendance qui va au-delà des armes

Cette problématique place le projet d'autonomie défensive européenne face à un dilemme allant bien au-delà des armes elles-mêmes. Une étude de l'Institut allemand des sciences et de la politique (SWP) intitulée « Avec Washington, sans elle, contre elle : redéfinir les relations de l'Europe avec les États-Unis » met en garde contre le fait qu'une dépendance de l'Europe vis-à-vis des technologies américaines pourrait devenir un outil de pression politique, alors que la pérennité de la protection américaine n'est plus assurée.

L'étude affirme que renforcer l'autonomie européenne ne nécessite pas seulement une augmentation des dépenses militaires, mais aussi le développement de capacités plus résilientes dans les domaines de la technologie et de la cybersécurité, ainsi que la consolidation des capacités militaires européennes et la réduction des points de dépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis.

Cette perspective prend une importance particulière avec l'expansion des investissements américains dans les entreprises européennes. La question ne porte pas seulement sur qui fabrique le drone ou le missile, mais aussi sur qui finance la technologie, en détient les droits, fixe les conditions de licence et d'exportation, et assure l'accès aux marchés et aux marchés publics.

L'Europe pourrait réussir à produire des armes européennes, mais elle n'atteindra pas une véritable autonomie défensive si certaines clés de la technologie, du capital, des chaînes d'approvisionnement et des droits d'exportation restent liées à des entités extérieures au continent.

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