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Le paria repenti : la proposition de Poutine de nommer Schröder médiateur enflamme l’Allemagne

La suggestion de Vladimir Poutine de faire de l’ex-chancelier Gerhard Schröder un médiateur dans le conflit ukrainien provoque une vive controverse outre-Rhin.

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Le paria repenti : la proposition de Poutine de nommer Schröder médiateur enflamme l’Allemagne
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Le 9 mai, lors du défilé de la victoire russe sur la Place Rouge, Vladimir Poutine a lancé une phrase qui continue de faire débat : « Parmi tous les hommes politiques européens, je préfère personnellement mener les discussions avec Schröder. » Cette déclaration, rapportée par le magazine français Le Point, proposait de nommer l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder comme médiateur dans le conflit russo-ukrainien. La réponse de Berlin a été cinglante, résumée par un seul mot : « Schnapsidee », une expression allemande désignant une idée absurde, digne d’un état d’ébriété.

Gerhard Schröder, né en 1944 dans une famille ouvrière modeste de la région de Hanovre, a gravi les échelons de la politique sociale-démocrate. Il est devenu ministre-président de Basse-Saxe avant de remporter les élections fédérales de 1998 à la tête d’une coalition « rouge-verte » avec les Verts. Pendant sept ans au pouvoir (1998-2005), il s’est forgé une réputation de réformateur économique audacieux, notamment avec son programme « Agenda 2010 » de réforme de l’État-providence.

Cependant, son héritage est également marqué par une décision stratégique lourde de conséquences : lier l’Allemagne au gaz russe via le projet Nord Stream. Une erreur que les événements ultérieurs ont révélée comme catastrophique pour son pays. En quittant la chancellerie en 2005, Schröder avait déclaré sans détour : « Maintenant, je vais gagner de l’argent ! » Il a tenu parole, devenant rapidement un professionnel exploitant son réseau moscovite. Il a siégé au conseil d’administration de Rosneft, le géant pétrolier public russe, et a présidé Nord Stream AG, l’opérateur des gazoducs traversant la mer Baltique vers l’Allemagne.

Au-delà des intérêts commerciaux, une amitié personnelle profonde unit Schröder et Poutine depuis deux décennies. Ils ont partagé des anniversaires, des soirées privées et des sourires complices, immortalisés dans des photos qui semblaient spontanées mais portaient un message politique. Cette amitié est allée jusqu’à ce que Poutine facilite l’adoption par Schröder de deux enfants russes au début des années 2000.

Lorsque la Russie a lancé sa guerre contre l’Ukraine en février 2022, Schröder a refusé de « condamner son ami ». Il ne s’est pas contenté de se taire : il s’est rendu à Moscou avec son épouse sud-coréenne, Soyeon, présentant ce voyage comme une tentative d’apaisement du conflit. Une photo publiée par son épouse sur Instagram, montrant ses mains jointes en prière avec la Place Rouge en arrière-plan, a déclenché une vague de moqueries en Allemagne. Schröder est revenu bredouille et a démissionné du conseil d’administration de Rosneft, mais n’a pas modifié d’un iota sa position sur la guerre.

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Aujourd’hui âgé de 82 ans, Schröder porte un surnom officieux mais bien ancré dans les esprits allemands : « le copain de Poutine ». Des figures de son propre parti, le SPD, réclament même qu’on le prive de ses privilèges d’ancien chancelier à vie, une première dans l’histoire de l’Allemagne fédérale.

La proposition de Poutine a immédiatement suscité des réactions. Kaja Kallas, la cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, a déclaré sans ambages : « Schröder a été un haut professionnel au service des entreprises publiques russes. Les motivations de Poutine dans son choix sont donc évidentes. »

Roland Thaïs, député CDU et membre de la commission de la défense du Bundestag, a confié au Figaro : « Schröder n’est pas seulement l’ami de Poutine, il est aussi le principal architecte de la dépendance allemande au gaz russe. Le nommer médiateur est difficilement acceptable car il manque totalement de la neutralité requise. »

Au sein même du SPD, des voix appellent à ne pas rejeter la proposition sans examen. Adis Ahmetović, porte-parole du groupe parlementaire pour les affaires étrangères, a plaidé pour une « étude approfondie avec les partenaires européens » avant un rejet catégorique. Ralf Stegner, expert en politique étrangère, a estimé qu’il serait « imprudent de rejeter toute chance qui pourrait accélérer la fin de la guerre ».

Jacob Ross, analyste à la Société allemande de politique étrangère (DGAP), décrypte la dimension plus profonde de la proposition russe : « Cette proposition peut facilement être interprétée comme une tentative de semer la discorde dans le paysage politique allemand, y compris au sein du SPD lui-même. » Il ajoute : « C’est un test de l’humeur politique à un moment où l’Allemagne connaît de fortes tensions internes, où le chancelier Friedrich Merz est au plus bas dans les sondages et où le parti d’extrême droite AfD enregistre des scores historiques. Poutine jette de l’huile sur le feu et observe ce qui se passe. »

Le chancelier Merz a choisi le silence, mais un porte-parole de son gouvernement a indiqué lors d’un point presse que si la Russie « veut vraiment négocier, elle sait qui sont ses interlocuteurs en Europe ».

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