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À Nairobi, Macron et Ruto ouvrent un sommet pour redéfinir les relations franco-africaines, loin des schémas post-coloniaux.

La relation personnelle entre Emmanuel Macron et William Ruto, couplée à des intérêts diplomatiques convergents, fait de l’axe Paris-Nairobi un pari stratégique pour les deux capitales. C’est dans ce contexte que s’est ouvert le sommet « Africa Forward » (l’Afrique en avant), co-organisé par les deux chefs d’État à Nairobi le 11 mai.
Sur l’estrade de l’Université de Nairobi, où la rencontre a débuté, Macron et Ruto ont clôturé la première journée dans la même atmosphère qu’ils l’avaient inaugurée. « Je félicite le président Macron pour son courage à redéfinir les relations entre la France et l’Afrique. Nous ne cherchons plus d’aide ou de prêts, mais un dialogue équilibré », a déclaré le président kenyan en conclusion du forum d’affaires, rapporté par le magazine *Jeune Afrique*.
Comme lors de leur tête-à-tête la veille, les deux dirigeants ont tenu à afficher la solidité d’un partenariat devenu stratégique. « Il existe un lien très spécial entre nous », avait glissé Ruto à Macron en ouverture de leurs entretiens. De fait, les intérêts de la France et du Kenya se recoupent sur plusieurs dossiers diplomatiques et économiques.
Depuis son arrivée à l’Élysée en 2017, Macron affiche sa volonté de bâtir une relation renouvelée avec l’Afrique, en s’appuyant sur des pays sans héritage colonial direct avec la France et dotés d’un fort potentiel économique. Le Kenya, hub économique majeur de l’Afrique de l’Est, porte maritime sur l’océan Indien et terre d’accueil pour les géants de la tech, constituait un choix idéal, selon *Jeune Afrique*.
En 2019, Macron devenait le premier président français en visite officielle au Kenya depuis l’indépendance du pays en 1963. Uhuru Kenyatta était alors au pouvoir, et William Ruto occupait le poste de vice-président. Sept ans plus tard, Ruto est à la tête de l’État, et le rapprochement entre Paris et Nairobi est devenu une réalité tangible. Si les échanges commerciaux restent modestes — le Kenya n’était que le 102e partenaire commercial de la France en 2025 — le nombre d’entreprises françaises implantées dans le pays est passé de 35 en 2012 à 140 aujourd’hui.
Sur le plan diplomatique, les deux pays ont trouvé un large terrain d’entente. Nairobi, qui pratique depuis des années un multilatéralisme actif, est devenue un interlocuteur précieux pour Paris. « Même lorsqu’il fait face à des critiques internes, William Ruto semble très à l’aise sur la scène internationale. Il sait se présenter comme un partenaire capable de faire avancer les intérêts de ses alliés sur le continent, quitte à jouer parfois sur plusieurs tableaux », confie un ancien diplomate français en poste à Nairobi.
Depuis son accession au pouvoir en 2022, Ruto a renforcé ses liens avec les grandes puissances. En mai 2024, Joe Biden l’accueillait à la Maison Blanche, avant qu’il n’effectue une visite officielle de cinq jours en Chine l’année suivante. Ses relations avec l’administration Trump sont également décrites comme bonnes, contrairement aux tensions entre Washington et le président sud-africain Cyril Ramaphosa.
À Nairobi, Macron a salué le « multilatéralisme agissant » prôné par le Kenya sous la houlette de Ruto. Les deux hommes partagent aussi un goût prononcé pour la « diplomatie des sommets ». « Ils parlent le même langage lorsqu’il s’agit de ce type d’événements », note un diplomate français.
Nairobi abrite le plus grand siège des Nations unies en Afrique, ce qui lui confère un poids particulier dans les cercles d’influence internationaux. Paris mise également sur la coopération avec le Kenya pour promouvoir un agenda commun sur le climat et la réforme du système financier mondial, un dossier prioritaire pour Ruto.
Les deux pays ont également renforcé leur coopération sécuritaire. Un accord de défense, signé en octobre 2025 et ratifié par le Parlement kenyan début avril dernier, prévoit l’échange de renseignements, la coopération en matière de sécurité maritime et les opérations de maintien de la paix, selon *Jeune Afrique*. Cet accord illustre le recentrage de la stratégie française en Afrique, après le retrait de ses troupes de la plupart de ses bases dans les pays francophones du continent. « Le Kenya est toujours perçu comme un pays relativement stable dans une région en proie à de vastes turbulences », explique un diplomate français.
Pour Macron, ce partenariat offre l’occasion de défendre le bilan de sa politique africaine, qui visait à dépasser l’image traditionnelle des relations entre la France et ses anciennes colonies. Ruto, lui, tire profit de ce rapprochement pour renforcer sa présence internationale, à un an d’une élection présidentielle où il pourrait briguer un second mandat. Cette vitrine internationale revêt une importance particulière pour le président kenyan, confronté à des pressions économiques internes et à une popularité en baisse après les critiques sur sa gestion des manifestations de 2024 et 2025.