Culture & société
Chloe Benjamin, auteure de « Under Story », explique comment les récits intérieurs façonnent la santé mentale, notamment dans le trouble obsessionnel-compulsif, et comment l’acceptation du « double mouvement » de la vie — joie et perte — ouvre une voie vers la guérison.

Chloe Benjamin, autrice de « Under Story », interroge le lien entre narration intérieure et réalité vécue. Dans un entretien publié le 17 septembre 2026, elle relie directement cette dynamique à son parcours personnel avec le trouble obsessionnel-compulsif (TOC) et à ses recherches sur la conscience, la douleur chronique et les formes non humaines de sensibilité.
« Under Story », son troisième roman, s’inspire initialement de deux pistes distinctes : d’une part, l’expérience ANITA, une détection de neutrinos à la base McMurdo en Antarctique, qui avait brièvement évoqué l’hypothèse d’un univers CPT-symétrique — un modèle théorique où le Big Bang aurait engendré deux univers, l’un avec le temps inversé ; d’autre part, une réflexion sur le mariage à long terme, qu’elle décrit comme un « monde en soi », à la fois banal et profond. Le roman s’ouvre sur un couple déjà divorcé, ce choix scénique servant à installer une tension narrative fondamentale.
Benjamin précise que le livre ne traite pas essentiellement de voyage dans le temps pour corriger une erreur, mais de l’acceptation de ce qu’elle nomme « le double mouvement » : la coexistence inéluctable de la tragédie et de la joie dans toute existence. Selon elle, cette acceptation n’est ni acquise ni facile. Elle souligne qu’aucun être humain ne choisit d’entrer dans le monde, ni de faire face à l’incertitude de l’avenir ou à la perte inévitable des êtres chers. Écrire sur ces sujets, dit-elle, n’est pas le signe d’une maîtrise atteinte, mais d’une recherche active.
La psychologie traverse l’ensemble de son œuvre. Diplômée en écriture créative, elle a exercé dans le secteur des services sociaux après son master. Son intérêt pour les mécanismes mentaux se manifeste notamment dans « Les Immortels », où quatre frères et sœurs consultent une voyante qui leur révèle leur date de mort. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la véracité de la prédiction, mais la manière dont la simple formulation d’un récit peut orienter une vie — jusqu’à devenir une prophétie autoréalisatrice. Elle refuse d’opposer fiction et réalité, les concevant plutôt comme deux forces en relation symbiotique et constante évolution.
Elle évoque aussi son propre TOC, caractérisé par la peur, l’incertitude et la narration compulsive. Après avoir créé un personnage atteint de TOC dans « Les Immortels », elle a entrepris une thérapie d’exposition, qu’elle qualifie de « transformante ». Parallèlement, confrontée à des migraines chroniques, elle a vu disparaître ses symptômes grâce à des approches centrées sur le cerveau, fondées sur le principe que la douleur chronique est une réponse physique à des associations psychologiques ancrées — comme un malaise gastrique lié à l’anxiété. Des études par IRM montrent que cette douleur implique des circuits liés à l’apprentissage et à la mémoire, circuits qu’il est possible de « déprogrammer ».
Dans « Under Story », elle explore la conscience comme le récit intérieur que chacun entretient avec lui-même — une voix constante, une conversation silencieuse qui accompagne toute une vie. Elle s’interroge également sur la sensibilité non humaine, remettant en cause l’idée d’une hiérarchie où l’humain occuperait le sommet. Écrire ce roman l’a rendue « tendre », confie-t-elle : plus on apprend à percevoir la présence d’un porc ou d’un arbre, plus l’idée de leur souffrance devient insoutenable.
Quant à l’effet qu’elle espère produire, Benjamin formule un souhait précis : qu’« Under Story » suscite chez les lecteurs un sentiment accru d’émerveillement et de sollicitude envers toutes les formes de vie — ou qu’il les incite à défendre la valeur irremplaçable de l’expérience physique et des liens humains dans un monde de plus en plus déconnecté et virtuel.



