Culture & société
Comprendre soi-même ne suffit pas toujours pour changer
Jaron Vesely, thérapeute, explique que la prise de conscience des mécanismes de défense ou des schémas intérieurs ne garantit pas leur transformation — seule une nouvelle expérience corporelle et émotionnelle peut initier un changement durable.

Jaron Vesely, diplômé en travail social, interroge une idée largement répandue : la compréhension de soi constitue-t-elle une condition suffisante pour modifier ses comportements ? Il observe que, chez de nombreux patients, la capacité à nommer précisément leurs styles d’attachement, à relier des réactions adultes à des expériences d’enfance ou à identifier la voix d’un parent dans leur discours intérieur ne débouche pas nécessairement sur un changement concret.
Ces personnes sont souvent particulièrement brillantes : elles ont gravi les échelons professionnels rapidement, inventé des solutions innovantes à des problèmes anciens, et maîtrisent l’art de la déduction logique. Dans le cadre thérapeutique, elles appliquent ce même esprit analytique — avec rigueur, rapidité, précision. Pourtant, cette intelligence ne se traduit pas automatiquement en souplesse émotionnelle ni en capacité à agir différemment face à des schémas ancrés.
Vesely rappelle que l’humain est naturellement porté à chercher du sens : que ce soit en élaborant des mythes pour expliquer les phénomènes célestes ou en résolvant chaque jour le puzzle du Wordle, notre cerveau est structuré pour détecter des motifs et construire des explications. Mais cette tendance a ses limites, surtout lorsqu’il s’agit de travailler sur soi. Il cite son propre exemple : il sait pertinemment qu’il doit se détendre davantage, il en a lu les fondements scientifiques, il en a fait l’expérience en tant que patient, il en connaît les conséquences physiques. Pourtant, lorsqu’un après-midi libre se présente, il ne choisit ni la sieste ni la lecture paisible — il s’interroge sur la raison de ce temps disponible, dresse des listes d’optimisation, se reproche l’absence de plan préétabli.
Cette dissociation entre savoir et action n’est pas une anomalie. Elle révèle une distinction fondamentale : connaître n’est pas éprouver. Vesely invite à se souvenir d’un moment où une scène de série télévisée a provoqué une réaction physique immédiate — chaleur dans le ventre, tension dans la poitrine, larmes aux yeux — sans qu’aucune explication ne vienne immédiatement. Ce type d’expérience émotionnelle directe, non médiatisée par la cognition, n’est pas nouveau : Aristote l’avait déjà décrit sous le terme de « catharsis », soulignant comment le théâtre tragique pouvait toucher profondément sans passer par la compréhension intellectuelle.
Les schémas intérieurs ne sont pas le fruit d’une décision consciente. Aucun enfant de huit ans ne conçoit délibérément un « schéma cognitif » pour éviter la douleur. Ces architectures internes se forment progressivement, à partir des données disponibles à l’époque : les félicitations obtenues à l’école, l’affection reçue quand on anticipe les besoins des autres, le sentiment de contrôle qui accompagne la résolution d’un problème, la diminution de la souffrance lorsque l’on comprend pourquoi on n’a pas obtenu un rôle au spectacle scolaire. Ce système s’est construit sur l’expérience — non sur l’insight. Et si l’expérience l’a bâti, alors ce sera aussi par de nouvelles expériences, vécues dans leur dimension sensorielle et affective, qu’il pourra évoluer.
Vesely conclut en évoquant une possible expérience concrète : la prochaine fois qu’un après-midi libre se présentera, il envisage de s’asseoir avec le livre longtemps négligé, et, lorsque surgira l’impulsion de dresser une liste « d’optimisation du temps », de ne pas la fuir ni la rationaliser — mais simplement de la ressentir. Peut-être que, dans cette présence à l’inconfort, son corps reconnaîtra qu’il demeure intact, aimable, digne d’attention — même sans avoir trouvé la formule parfaite pour occuper chaque minute.
Dernières actualités

Le bonheur existe, mais comme produit, non comme objectif

Quand les frontières émotionnelles s’estompent entre partenaires

Margo a exigé une chambre séparée : un choix parental non négociable


