Culture & société
Les hallucinations du syndrome de Charles Bonnet influencées par le traitement prédictif
Le syndrome de Charles Bonnet provoque des hallucinations visuelles liées à la perte sensorielle et au traitement prédictif du cerveau.

Les hallucinations visuelles observées dans le syndrome de Charles Bonnet (CBS) apparaissent chez des personnes dont la perte de vision résulte d’une atteinte des voies sensorielles menant au cerveau. Ces hallucinations complexes représentent des objets animés ou inanimés entièrement formés, sans lien avec des troubles psychiatriques graves (Altieri & Battaglini, 2026 ; Pang, 2016). Les patients atteints de CBS conservent généralement une certaine conscience du caractère irréel de ces visions.
Jeffry Ricker, Ph.D., relate avoir halluciné des personnes, des bicyclettes, des coussins et des plantes durant environ deux ans après avoir perdu la vue. Certaines hallucinations revenaient lors d’activités spécifiques, comme la vision répétée d’autres utilisateurs de cannes blanches pendant son apprentissage de cet outil, ou la présence d’un clavier devant lui lorsqu’il utilisait son ordinateur portable.
Pour comprendre pourquoi ces hallucinations particulières survenaient de façon répétée, il est nécessaire d’examiner le fonctionnement du système visuel.
Chez les personnes voyantes, la perception visuelle débute lorsque la lumière active les récepteurs sensoriels des yeux, lesquels transmettent des signaux neuronaux aux zones visuelles du cortex cérébral, la couche externe du cerveau (Mars et al., 2025). Le système visuel est organisé de manière hiérarchique (Powers et al., 2016) : le cortex visuel primaire traite les caractéristiques élémentaires des signaux sensoriels, tandis que les zones corticales supérieures analysent des éléments de plus en plus abstraits et complexes. Par exemple, Ffytche et ses collègues (1998) ont montré que le contenu des hallucinations dans le CBS correspondait aux fonctions des zones corticales activées, comme une région spécialisée dans la reconnaissance des visages activée lors d’hallucinations faciales.
Le système visuel fonctionne toutefois comme un réseau intégré, avec des échanges bidirectionnels fréquents entre les différentes zones corticales (Powers et al., 2016). Ces interactions soutiennent deux processus perceptifs interdépendants : le traitement ascendant, qui décompose les informations sensorielles entrantes, et le traitement descendant, qui utilise les connaissances antérieures pour réduire l’ambiguïté des signaux reçus.
Cette conception de la perception implique une interprétation active des données sensorielles plutôt qu’une simple reproduction. Par exemple, après avoir entendu parler d’un serpent venimeux dans le désert, on peut être amené à interpréter à tort une branche tombée comme un serpent. Selon la théorie du traitement prédictif (Clark, 2024 ; Peelen et al., 2024), le cerveau anticipe les entrées sensorielles basées sur les expériences passées et compare ces prédictions aux informations réelles. En cas de faible divergence, la perception correspond à la prédiction initiale, qui peut être corrigée ultérieurement.
Cette théorie considère la perception consciente comme la meilleure estimation du cerveau sur ce que les yeux voient.
Dans le cadre du CBS, l’explication des hallucinations combine la théorie du traitement prédictif et celle de la déafférentation (Altieri & Battaglini, 2026 ; Marschall et al., 2020). La déafférentation désigne la perte d’entrée sensorielle vers les zones perceptives du cerveau, un facteur longtemps reconnu dans l’apparition des hallucinations (Burke, 2002 ; Painter et al., 2018).
Certains chercheurs avancent que ces hallucinations résultent d’un déséquilibre entre traitement ascendant et descendant (Marschall et al., 2020). La perte d’entrée sensorielle pourrait rendre le système visuel plus facilement activable, provoquant une instabilité et une hyperexcitabilité du cortex visuel primaire, qui générerait alors une activité spontanée indépendante des stimuli externes, à l’origine des hallucinations.
Cette hyperactivité ne suffit cependant pas à expliquer pourquoi certaines hallucinations se répètent sous une forme précise. Par exemple, pourquoi l’auteur voyait-il systématiquement un clavier et non un piano ou un chat ? Il est possible que l’instabilité provoquée par la déafférentation ait favorisé la survenue d’hallucinations, tandis que le traitement prédictif aurait orienté leur contenu.
Dans le cas du clavier, une activité familière et bien apprise comme la dactylographie aurait créé un contexte dans lequel le cerveau s’attendait à la présence d’un clavier. En combinant cette attente avec les nombreuses expériences visuelles antérieures, le cerveau aurait prédit les signaux sensoriels associés (tactiles, auditifs, visuels, proprioceptifs) à la frappe. Si la différence entre prédiction et réalité était faible, le cerveau aurait déduit la présence d’un clavier, façonnant ainsi les signaux internes en une hallucination cohérente.
Cette hypothèse rejoint l’affirmation d’Albert Powers et ses collaborateurs selon laquelle « nous percevons ce qui doit être présent pour que nos sensations aient du sens ».
Les hallucinations du CBS finissent généralement par disparaître, comme ce fut le cas pour l’auteur. Le cerveau possède une plasticité neuronale, lui permettant de se réorganiser et de s’adapter aux perturbations de son organisation structurelle et fonctionnelle, ce qui peut réduire l’instabilité à l’origine des hallucinations.
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