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Culture & société

Paula n’a pas écrit ce chapitre de sa vie

Paula a suivi un scénario social hérité — diplôme en droit, mariage, maternité — mais se sent piégée dans une vie « parfaite » qui ne reflète ni ses désirs ni son identité.

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Paula n’a pas écrit ce chapitre de sa vie
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Ariana Turner, docteure en psychologie, interroge dans cet article la manière dont les récits collectifs sur la « bonne vie » façonnent, souvent sans que nous en ayons conscience, nos choix personnels et notre construction identitaire.

Paula a passé ses vingt ans à chercher une issue à son malaise. Elle était convaincue qu’un sentiment d’accomplissement viendrait avec des étapes précises : obtenir son diplôme de droit, se marier, avoir des enfants. Aujourd’hui, elle a accompli ces trois objectifs — et se sent plus vide que jamais. Sa famille ne comprend pas son insatisfaction. Ses amies célibataires sont agacées par le désenchantement qu’elle exprime vis-à-vis de la vie conjugale. Paula vit coincée dans une existence qui, vue de l’extérieur, semble idéale.

Le cœur du problème réside dans une confusion entre désir personnel et scénario hérité. Pendant dix ans, elle a cru agir selon ses propres aspirations. En réalité, elle construisait sa vie à partir d’un script culturel préétabli : sa valeur professionnelle mesurée à l’aune de la trajectoire de ses parents, sa valeur sociale calibrée sur son statut marital et maternel. Ce récit ne correspondait ni à qui elle était, ni à ce qu’elle souhaitait réellement.

Un récit coécrit

Dan McAdams souligne que la façon dont nous racontons notre histoire de vie traduit une identité intérieure en constante évolution, source de sens, de but et de cohérence (McAdams & McLean, 2013). Or cette identité narrative ne se tisse pas en solitaire : elle est coécrite par le contexte culturel dans lequel nous évoluons.

Les « récits-maîtres » sont des histoires culturelles largement partagées, qui prescrivent ce qu’est une vie réussie dans une société donnée (McLean & Syed, 2015). Elles définissent non seulement le déroulé attendu d’une existence — réussite conventionnelle, puis union, puis maternité — mais aussi la manière dont cette existence doit être racontée. Pour Paula, chaque étape fonctionnait comme un barreau d’une échelle sociale : chacun devait suivre le précédent, dans un ordre socialement approuvé. Cette progression est particulièrement attendue des femmes.

L’accès à ces récits-maîtres varie fortement selon la race, le genre, l’orientation sexuelle ou la classe sociale. Leur puissance tient en grande partie à leur invisibilité : ils ne s’imposent pas comme des arguments à discuter, mais comme des présupposés intégrés dans le quotidien. Nous les absorbons rarement en pleine conscience.

Deux indices permettent de repérer un récit qui n’est pas le nôtre. Le premier : le fait de le remettre en cause suscite une honte ou une culpabilité démesurée par rapport aux conséquences réelles de ce geste. Le second : l’incapacité à justifier pourquoi on y croit. Si aucune réponse satisfaisante ne vient, ou si celle-ci ne résonne pas avec nos valeurs profondes, il est fort probable que nous défendions un script hérité.

Résister au scénario imposé

Les récits-maîtres ne sont pas intégrés passivement. Ils se présentent comme des ressources identitaires pouvant être soit internalisées, soit résistées. Lorsqu’un récit culturellement imposé est contesté, un récit alternatif peut émerger à sa place (McLean & Syed, 2015). Des travaux montrent que les populations marginalisées sont plus susceptibles d’adopter de tels récits alternatifs, et que l’usage de narrations transgressives s’associe à un traitement identitaire plus approfondi (McLean et al., 2018).

Quand Paula a commencé à résister au scénario qu’elle avait suivi, elle a rencontré des réactions hostiles de sa famille et de son entourage. Car les récits-maîtres ne sont pas seulement des croyances individuelles : ils sont socialement renforcés. Son divorce a été perçu comme une ingratitude. Son départ du milieu juridique pour devenir barista, motivé par un besoin accru d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, a suscité du mépris. Ces réponses constituent des obstacles concrets à l’élaboration d’un récit personnel, et leurs coûts — affectifs, relationnels, économiques — ne sont pas toujours réversibles.

La récompense de cette résistance n’est pas une existence plus facile. C’est une existence qui lui appartient vraiment.

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