Culture & société
Un article de Lawrence J. Cohen, Ph.D., explore comment les jugements sur les traits des enfants — « trop » ou « pas assez » — sapent leur sentiment d’identité et conditionnent leur expérience de l’amour.

Lawrence J. Cohen, Ph.D., auteur de *Playful Parenting*, met en lumière les conséquences profondes des messages répétés aux enfants selon lesquels ils seraient « trop » ou « pas assez » dans leurs émotions, leurs comportements ou leurs expressions.
Ces formulations — « trop bruyant », « trop en colère », « trop sensible », « trop timide », « trop bavard », « trop énergique », « trop imaginatif », ou à l’inverse « paresseux », « pas assez poli », « pas assez mature », « pas assez coopératif », « trop silencieux » — ne restent pas sans effet. Lorsqu’elles reviennent régulièrement, elles transmettent une idée implicite : l’amour reçu dépend de la capacité de l’enfant à se conformer à des attentes changeantes et souvent contradictoires.
Le psychologue canadien Gordon Neufeld, coauteur avec Gabor Maté de *Hold On To Your Kids*, souligne que ce type de jugement instaure une forme de conditionnalité affective. Pour l’enfant, cela signifie que l’affection peut disparaître dès que ses émotions ou ses réactions ne correspondent plus à ce qu’attendent ses proches. Or ces émotions échappent largement à son contrôle conscient. Il ne peut pas, à lui seul, ajuster sa sensibilité, son niveau d’énergie ou son besoin de contact pour atteindre un « juste milieu » qui n’existe pas objectivement.
Neufeld insiste sur le fait que le développement émotionnel et cognitif repose sur la sécurité d’un amour inconditionnel. « Les enfants ne doivent jamais devoir travailler pour être aimés ; ils doivent pouvoir s’y reposer », écrit-il. Exiger d’eux qu’ils modèrent leur expressivité, qu’ils étouffent leur colère ou qu’ils forcent leur sociabilité revient précisément à les obliger à « travailler » pour mériter cet amour.
Les contradictions sont partout : « Sois calme, mais pas trop calme » ; « Exprime tes émotions, mais de façon agréable » ; « Sois intelligent, mais pas insolent » ; « Sois attentif à ton apparence, sans y accorder trop d’importance » ; « Aie peur des dangers réels, mais pas de tout ». Ces injonctions impossibles à satisfaire simultanément génèrent chez l’enfant un profond malaise existentiel.
Pour interrompre ce cycle, la première étape consiste à identifier et à désamorcer les messages internes hérités de l’enfance — cette voix intérieure qui répète encore aujourd’hui « je suis trop », « je ne suis pas assez ». Une méthode efficace est d’écrire une lettre adressée à la personne qui a formulé ces jugements, sans intention de l’envoyer. Ce texte permet de nommer l’impact de ces paroles et d’affirmer, avec fermeté, que l’on est « juste comme il faut » et digne d’un amour inconditionnel.
On peut aussi adresser cette lettre à une figure symbolique — « Le Trop » ou « Le Pas Assez » — afin de congédier ces critiques internes. Dans la relation avec ses propres enfants, il s’agit de repérer les moments où l’on s’apprête à formuler un jugement similaire, puis de faire une pause. Avant de parler, on imagine comment l’enfant percevra la phrase. Si le message a déjà été lancé, on peut proposer un « nouveau départ » : remplacer les formulations accusatoires par des formulations en « je », comme « Je me sens débordé quand le bruit monte » ou « J’ai besoin d’un moment calme avec toi ».
Lorsque l’impulsion surgit de gronder ou d’isoler l’enfant, une alternative plus porteuse est la « pause partagée » : un câlin, une écoute bienveillante, une conversation douce. Ce geste rétablit la connexion plutôt que de la rompre. Il rappelle, sans mots, que l’enfant n’est ni « trop », ni « pas assez », mais simplement lui-même — exactement comme il était, et comme il est censé être.
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